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Blog-Notes d'Alain Juppé
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11 août 2010 17:27
Retour aux fondamentaux

La majorité, nous dit-on, doit en revenir à ses “fondamentaux”. Soit. Et parmi, ces “fondamentaux”, figure en première ligne la sécurité.

En tant que simple citoyen, mais aussi en tant que maire, j’attache à la sécurité de mes proches et à celle de ma ville une grande importance et même une claire priorité. La sécurité est bien la première des libertés, ou, en tout cas, une liberté fondamentale.

Personne ne discute qu’en la matière, la responsabilité incombe d’abord à l’Etat. Mission régalienne, s’il en est.

Comment l’assume-t-il aujourd’hui dans notre pays? Le débat est animé, en cette période estivale. Plusieurs cas de violence récents, où la loi républicaine a été bafouée de manière inacceptable, expliquent ce retour en force de la question dans l’actualité politique.

Comme je m’efforce de le faire le plus souvent possible, je voudrais m’exprimer sur le sujet avec mesure.

D’abord un constat qui, je le sais, ne convaincra personne: notre pays n’est pas à feu et à sang; quand on considère ce qui se passe à l’étranger, dans des Etats économiquement et socialement comparables au  nôtre, on voit que nous ne faisons pas plus mal que les autres. Il y a des quartiers difficiles partout ailleurs en Europe et en Amérique du Nord.

Deuxième constat, et ici je m’appuie sur mon expérience de maire de Bordeaux: des progrès indéniables ont été accomplis depuis quelques années. On m’objectera qu’on fait dire aux statistiques tout et son contraire. Mais lorsque la méthode de calcul est la même au fil du temps, l’évolution des chiffres a une signification incontestable. Or, les chiffres de la criminalité et de la délinquance, notamment ceux de la délinquance de voie publique, ont connu une baisse régulière. Et, fait plus significatif encore, le taux d’élucidation des affaires est lui en hausse, ce qui veut dire que, sous l’impulsion des responsables politiques, les services de police et la justice sont plus efficaces. Un signe ne trompe pas: il y a dix ans, une part importante des débats dans les conseils de quartier de Bordeaux, tournait autour de la sécurité ou plutôt de l’insécurité; depuis 4 à 5 ans, la question est rarement soulevée, de manière spontanée, par les participants. Le sentiment populaire rejoint l’enseignement des statistiques officielles.

Est-ce à dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes? Ce serait un déni de réalité que de le prétendre. Il y a bien, en France, des zones de non-droit où les lois sont bafouées et où la police hésite à pénétrer. Et globalement, même si les crimes et délits sont moins nombreux, c’est toujours trop. L’équilibre, même dans les secteurs réputés paisibles, est fragile.

Alors, que faire?

Durcir la loi? Ce peut être nécessaire. A condition que la loi nouvelle ne soit pas de pure circonstance et surtout qu’elle soit applicable et appliquée dans la durée. Je ne suis pas sûr que ce soit toujours le cas. Souvent les textes en vigueur suffiraient, s’ils étaient vraiment appliqués.

S’agissant par exemple de l’extension des motifs de déchéance de la nationalité française, je note avec intérêt l’interrogation de Gérard Larcher, président du Sénat, dans Le Figaro d’aujourd’hui:

“Applique-t-on réellement le droit déjà en vigueur? L’article 25 du Code civil ne fournit-il pas déjà la réponse à la plupart des questions posées? C’est ce que nous devrons vérifier. ”

Je rappellerais volontiers, dans la foulée,   cette belle maxime de Montesquieu: “Quand il n’est pas nécessaire de faire une loi, il est nécessaire de ne pas en faire.”

La priorité sécuritaire ne doit pas non plus conduire à des exagérations, peu compatibles avec nos valeurs fondamentales. L’argument selon lequel une mesure recueille la faveur des “sondés” est à manier avec modération. Il est probable que, si au lendemain d’un crime odieux, on demandait, par sondage, aux Français leur opinion sur le rétablissement de la peine de mort, leur réponse serait sans ambiguïté. Faudrait-il pour autant suivre la tendance majoritaire? Ou croyons-nous toujours qu’il existe des principes eux aussi “fondamentaux”?

De là à soutenir que les libertés publiques sont en danger en France, il y a évidemment de la démesure. Malgré toute l’estime et même l’amitié que j’ai pour lui, je trouve que Michel Rocard, lorsqu’il évoque Vichy et le nazisme, perd le sens commun.

Il est même possible d’affirmer,au contraire, que plusieurs réformes récentes ont renforcé nos libertés de citoyen français. Je pense notamment à l’ouverture, voulue par Nicolas Sarkozy, des possibilités de saisine du Conseil constitutionnel. Désormais, un simple citoyen, à l’occasion d’un litige particulier, et sous certaines conditions, peut demander à notre cour suprême de se prononcer sur la constitutionnalité d’une loi qui ne lui a pas été déférée au moment de son vote. La procédure dite  QPC (question prioritaire de constitutionnalité) a déjà eu des effets remarquables, notamment l’injonction faite au gouvernement de modifier les règles et les pratiques de la garde à vue dans notre pays.

Pour en revenir à la sécurité des personnes et des biens, le plus important, si j’en juge toujours d’après mon expérience de maire, c’est que la politique soit globale. Elle doit associer tous les acteurs concernés: la police, la justice, mais aussi les élus locaux, et le réseau associatif dont le rôle est primordial en matière de prévention, de formation, de ré-insertion…

Dans cet esprit, la loi donne au maire un rôle de chef d’orchestre fondé sur sa proximité avec les citoyens. C’est le maire qui préside le “conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance”  (CLSPD) où se retrouvent tous les partenaires que j’ai cités. On y fait du bon travail, du moins si je me réfère au cas de Bordeaux.

La police, dans son rôle principalement dissuasif et répressif, a bien sûr une responsabilité tout à fait essentielle. Comment lui permettre de travailler le mieux possible? Je ne suis pas un spécialiste de l’organisation policière et je me garderai donc bien de présenter “mon plan”. Je constate simplement deux choses: d’abord l’importance de la chaîne de commandement, de Paris au terrain, et notamment de l’engagement des préfets et des directeurs départementaux de la sécurité publique. Disons le crûment: il y a des fonctionnaires plus efficaces que d’autres. J’ai la chance à Bordeaux d’avoir des bons.

Ensuite le maillage territorial. Qu’on appelle cela police de proximité ou autrement pour éviter toute polémique, qu’on tire les leçons des expériences passées, plus ou moins réussies, j’en suis d’accord. Mais qu’on soit réaliste: la présence de policiers bien formés et bien encadrés sur le terrain, selon des formules diversifiées en fonction des situations elles mêmes diverses (il est vrai que la circonscription de police de Bordeaux n’est pas le 9-3) est un moyen d’action incontournable. Quand le gouvernement a annoncé la mise en place des UTEQ, ces unités territoriales de quartier qui doivent justement assurer une présence policière quotidienne dans les zones sensibles, tous les maires ont applaudi des deux mains, moi le premier. Je souhaite que le déploiement annoncé de ces unités se concrétise au plus vite. C’est ce que nous demande la population. C’est ce que la pratique recommande.

En retour, il appartient à nos municipalités de mettre à la disposition de la police nationale (et de leurs propres polices municipales) les moyens adéquats. En particulier des caméras de vidéo- surveillance ou de vidéo-protection (de grâce, faisons l’économie des querelles de vocabulaire: il s’agit bien de surveiller pour protéger!), dont l’efficacité est reconnue. J’ai vu moi-même comment le système permet de déclencher en temps réel l’intervention d’une brigade anti-criminalité, quelques instants après que le PC municipal a détecté, sur ses écrans, un individu se préparant à utiliser son arme contre un passant. Pourquoi les dirigeants socialistes (pas tous les élus locaux socialistes heureusement!) continuent-ils à mener une guerre idéologique désuète contre un dispositif technique dont la mise en oeuvre est strictement encadrée par la loi?

Moins d’idéologie,plus de pragmatisme, des moyens suffisants, une volonté politique nationale et locale forte, la mise en réseau des tous les partenaires concernés, y compris les associations engagées dans la prévention… il n’y a certes pas de recette miracle, dans une société souvent portée à la violence,  mais il y a  des voies de progrès possibles.

26 mars 2010 11:08
Qui croire?

L’idée généralement répandue en France est que la compétitivité de nos entreprises est gravement handicapée par le poids excessif des charges qui pèsent sur elles. Les gouvernements successifs ont tous essayé d’alléger ce poids.

Or je lis, dans une interview donnée hier au journal Le Monde par la directrice des études économiques de la banque HSBC en France, Madame Mathilde Lemoine, le constat suivant:

“En réalité, le coût du travail français reste inférieur à celui du travail allemand. En effet, si, en France, les cotisations patronales versées pour une heure de travail sont supérieures à ce qu’elles sont en Allemagne, le salaire y est inférieur. Au total, le coût d’une heure de travail est donc plus bas en France qu’en Allemagne, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et bien entendu au Danemark, en Suède ou au Luxembourg.”

Bien sûr, il vaudrait mieux avoir des charges plus légères et des salaires plus élevés. Mais notre compétitivité globale n’en serait pas affectée.

A moins que je ne me trompe…

La question n’est pas tant de savoir s’il faut continuer les réformes que d’expliquer pourquoi et comment.

Renoncer à réformer, ce serait choisir le parti du conservatisme et de l’immobilisme, c’est-à-dire, dans un monde où tout change autour de nous, la voie du déclin assuré . Pleins de bons sens comme toujours, les Français sont en majorité favorables, si l’on en croit un récent sondage, à la poursuite des réformes.

Mais réformer n’est pas une fin en soi. Pour que les réformes soient comprises et donc acceptées, il faut qu’elles soient perçues comme à la fois utiles et justes. Il faut donc montrer clairement le but poursuivi, et donner du sens au changement .

Je sais aussi, instruit par ma propre expérience, qu’il faut rechercher l’adhésion du plus grand nombre, et, pour ce faire, écouter, expliquer, débattre.

Quel est l’enjeu aujourd’hui? Pour simplifier , je dirais : rendre la France plus performante, et la rendre plus juste. La performance sans la justice, ça ne marche pas. Et réciproquement.

L’arbre de la crise ne doit pas nous dissimuler la forêt de la profonde révolution qui transforme les rapports de force sur la planète. Une nouvelle géographie de la richesse, de la puissance et peut-être même des valeurs est en train de se dessiner sous nos yeux. Entre des pays très développés comme les nôtres dont  la croissance devrait tourner autour de 2% dans les années qui viennent, et des pays émergents dont le PIB augmente de 8 à 10% l’an , l’écart risque , au bout d’une décennie,  de prendre des proportions inquiétantes .
Si nous voulons rester dans la course, et nous donner les moyens de créer des emplois, nous avons l’obligation de redevenir compétitifs. L’une des conditions pour y parvenir, c’est d’alléger le fardeau de la dette qui nous écrase au fur et à mesure que nos déficits se creusent. Soyons lucides : les efforts à fournir, je n’hésite pas à dire les sacrifices à consentir vont être douloureux. Je ne connais en effet que quatre remèdes au mal du déficit :

- n°1: la croissance. C’est la baguette magique dont tout le monde rêve. On sait qu’elle ne se décrète pas et qu’elle devrait retrouver un rythme de 3% pour avoir un effet significatif sur nos déficits. Ce n’est pas pour tout de suite.

- n°2 : l’inflation. Nous avons beaucoup joué à ce jeu dangereux dans les années 70/80. On en connaît les conséquences calamiteuses, et d’abord pour les plus modestes. Aujourd’hui, la Banque Centrale Européenne, gardienne de l’euro, veille et combattra tout dérapage.

- n°3 : la réduction des dépenses. Le gouvernement s’y attaque courageusement en appliquant sa RGPP (revue générale des politiques publiques). Mais les marges de manoeuvre se réduisent dès lors qu’on touche à l’éducation, à la santé, à la justice…

- n°4 : la hausse des recettes, c’est-à-dire des impôts. Ici encore, la marge est faible compte tenu du poids des prélèvements obligatoires en France. Mais pourrons-nous faire l’économie d’une réflexion d’ensemble sur notre fiscalité qui est certainement perfectible en termes de performance et de justice? Dans ce cadre, la création d’une taxe carbone me semble incontournable pour faire évoluer nos habitudes de consommation. 

Contre les déficits et l’endettement, on le voit, il n’y a pas de solution miracle et il faudra faire flèche de tout bois.

Mais attention à la surenchère de la vertu à laquelle certains observateurs se livrent ces temps-ci. Si la seule perspective que nous donnons à nos concitoyens, c’est “du sang et des larmes”, il y a peu de chances que nous fassions reculer la sinistrose ambiante. Il est impératif de redonner confiance, et notamment confiance dans la capacité française à innover et à créer. C’est le message que Michel Rocard et moi-même avons voulu exprimer dans nos propositions d’utilisation de l’emprunt exceptionnel. Beaucoup va se jouer dans nos universités, nos laboratoires de recherche, nos PME innovantes où, justement, un profond changement des mentalités est en train de se produire. C’est là que la France inventera une nouvelle compétitivité (mot barbare pour dire tout simplement que nous devons être aussi bons, voire meilleurs, que nos concurrents).

Mais, je le répète, de tels efforts ne sont soutenables, dans une société comme la nôtre, que s’ils sont équitablement partagés. Or, en ce moment, les Français éprouvent un sentiment d’injustice. Et on les comprend quand on voit certains comportements aberrants. Ce que l’économiste Joseph Stiglitz appelle dans son dernier livre: “Le triomphe de la cupidité”. Oui, la cupidité de quelques riches qui deviennent de plus en plus riches (ce n’est pas propre à la France!), alors que la crise frappe durement les plus modestes, et même une partie de la classe moyenne. De belles et fortes initiatives ont été prises récemment pour corriger le tir. Je pense par exemple au RSA (revenu de solidarité active) dans la création duquel Martin Hirsch a mis toute son énergie. Mais l’objectif d’une meilleure équité devra être au centre des réflexions si on veut réellement moderniser notre fiscalité, comme je viens de le suggérer. De même qu’il devra inspirer la nécessaire réforme des retraites.

A chacun son rôle. Il appartient à notre Président et au gouvernement de prendre les initiatives qui s’imposent ; au Parlement d’en débattre ; aux forces qui les soutiennent, notamment aux partis politiques, d’assurer le relais avec l’opinion publique.

Mais, il peut être utile que, dans la société civile, s’ouvrent des lieux de réflexion où l’on se projette sur le moyen et long terme. Ce qu’on appelle en Amérique des “think tanks”, des réservoirs de pensée ou des boîtes à idées. J’ai toujours eu du goût pour cet exercice et j’envisage donc de m’y relancer, avec ceux qui partagent le même intérêt.

1 mars 2010 22:00
Le génocide du Rwanda

A l’occasion du tout récent voyage de notre Président de la République à Kigali, la France et le Rwanda viennent de se réconcilier. C’est une bonne nouvelle pour les deux pays.

Leurs relations étaient tendues depuis longtemps, et même carrément rompues depuis novembre 2006. Cette rupture faisait suite aux mandats d’arrêt lancés par le juge anti-terroriste français Bruguière contre neuf personnalités rwandaises proches du Président Kagamé; le juge les  soupçonnait d’avoir commandité, en avril 1994, l’assassinat du Président rwandais de l’époque, Juvénal Habyarimana, mort dans un attentat perpétré contre l’avion qui le transportait en compagnie, notamment, de son homologue du Burundi.

Le Président Kagamé contestait formellement cette accusation et mettait en cause, de son côté, les extrémistes hutus qui, par cet attentat, auraient donné le signal du génocide qu’ils préparaient contre les Tutsis. Une commission d’enquête constituée à Kigali a établi et diffusé un rapport qui conclut en ce sens et qui taxe aussi de complicité de génocide plusieurs personnalités françaises dont Hubert Védrine, Edouard Balladur, Dominique de Villepin, François Léotard , moi-même et plusieurs officiers de l’armée française. Sur ce point, le rapport n’est évidemment qu’un tissu d’allégations mensongères. Mais la technique du contre-feu est vieille comme le monde…

Je n’ai, pour ma part, aucun élément qui me permette de trancher entre les deux thèses en présence sur l’attaque de l’avion des Présidents du Rwanda et du Burundi. Je souhaite que la vérité soit faite un jour sur ces événements.

J’ai en revanche quelques convictions précises, voire quelques certitudes sur la politique de la France au Rwanda d’avril 1993 à avril 1995, période où j’ai été ministre des affaires étrangères du gouvernement Balladur, sous la présidence de François Mitterrand.

Ce que je sais, c’est qu’à l’époque, loin de prendre parti pour un camp contre l’autre, le gouvernement français a tout fait pour réconcilier le gouvernement du Président Habyarimana, légalement élu, et le leader du Front Patriotique Rwandais (FPR) , le colonel Kagamé qui, de l’Ouganda où il se trouvait en exil, se lançait dans la reconquête du territoire de son pays. C’est ce qu’on a appelé le processus d’Arusha, du nom de la ville de Tanzanie où se déroulaient les négociations. Ce processus, lancé dès 1992 , a abouti en août 1993 à une série d’accords qui actaient la réconciliation nationale, le départ des troupes françaises présentes au Rwanda, la mise en place d’une force des Nations Unies, la MINUAR, pour surveiller la bonne application de l’accord, et la création d’un gouvernement de transition consacrant la réintégration des exilés tutsis.

Nous avons presque réussi à convaincre les parties de respecter cet accord. Nous avons retiré les forces françaises de l’opération Noroît qui étaient présentes sur le sol rwandais depuis octobre 1990 pour protéger les 600 ressortissants français du Rwanda (à l’exception de 24 coopérants militaires dans le cadre d’un détachement d’assistance technique). Une Assemblée nationale de transition s’est installée en mars 1994. Bref le processus de paix semblait bien engagé… jusqu’à l’attentat du 6 avril 1994 qui a évidemment ruiné les efforts de la diplomatie française. 

Ce que je sais aussi, c’est que loin de se taire sur ce qui s’est alors passé au Rwanda, le gouvernement français a, par ma voix, solennellement dénoncé le génocide dont des centaines de milliers de Tutsis étaient les victimes. Je l’ai dit le 15 mai 1994 à l’issue de la réunion du Conseil des Ministres de l’Union Européenne à Bruxelles, et de nouveau le 18 mai à l’Assemblée Nationale au cours de la séance des questions d’actualité.

Ce que je sais, c’est que la communauté internationale a fait preuve d’une passivité, voire d’un “aveuglement” scandaleux. Malgré ce qui se passait sur le terrain et que l’on savait, malgré les appels de son Secrétaire général en exercice, Boutros Boutros-Ghali, qui réclamait l’envoi rapide de 5 000 Casques bleus, le Conseil de Sécurité a été incapable de prendre la moindre décision… sauf celle de ramener les effectifs de la MINUAR de 2548 à 270 hommes (21 avril 1994).

Devant la carence de la communauté internationale et les obstacles mis par certaines grandes puissances aux demandes du Secrétaire général de l’ONU, la France a été la seule à avoir un sursaut de courage. J’ai longuement expliqué, à l’époque, l’initiative qui a abouti à l’opération Turquoise, c’est-à-dire à l’envoi d’une force internationale, principalement constituée de militaires français. Le gouvernement français a obtenu le feu vert du Conseil de Sécurité par la résolution  n°929 en date du 22 juin 1994. Le Secrétaire d’Etat américain, Warren Christopher, m’a fait personnellement part de son admiration pour cette initiative de la France.

Ce que je sais enfin, c’est que l’opération Turquoise s’est exactement déroulée dans les conditions fixées par la résolution des Nations Unies. Elle a permis de sauver des centaines de milliers de vies. Je me souviens de l’accueil que réservaient à nos soldats les réfugiés qui fuyaient les combats opposant le FPR (Front Patriotique Rwandais du colonel Kagamé) et les FAR (Forces Armées Rwandaises). Turquoise a également protégé des dizaines de sites de regroupement de civils tutsis et permis  aux ONG d’accéder en toute sécurité à ces populations. Son mandat n’était en aucune manière de faire la guerre, mais de mener une opération humanitaire, nettement définie dans le temps et dans l’espace. Elle l’a remplie dans des conditions qui font honneur à l’armée française et à notre pays. Jusqu’à ce qu’enfin arrivent sur place les Casques bleus de la MINUAR II, fin août 1994.

Tout cela, je l’ai déclaré en détail devant la mission parlementaire sur le génocide du Rwanda qu’a présidée en 1998 M. Paul Quilès. On peut se référer à ses conclusions,  ou , si l’on cherche un texte plus synthétique, à l’article que Paul Quilès a publié le 28 mars 2009 dans le Figaro, sous le titre “Rwanda: cessons de diaboliser la France”. 

Aujourd’hui, il est utile que la France et le Rwanda dissipent les malentendus et se réconcilient. Il reste nécessaire que les coupables de cet abominable génocide soient poursuivis, traduits en justice et châtiés, où qu’ils se trouvent.

Mais il ne serait pas acceptable de ré-écrire une autre Histoire.

31 janvier 2010 18:30
Burqa

Débat complexe. Décision difficile. J’écoute, je lis, je discute.

Deux idées sont maintenant très claires dans ma tête:

- Le port d’un voile qui dissimule intégralement le corps et le visage d’une femme est incompatible avec nos valeurs républicaines fondamentales. Incompatible avec l’égalité entre les sexes. Incompatible avec la liberté et la dignité de la personne humaine, qu’elle soit homme ou femme. Il brise ce que Valérie Toranian, dans un bel article récemment paru dans le magazine Elle, désigne comme “l’espoir d’une société où les hommes et les femmes ont le désir d’inventer une relation débarrassée de la violence et de la domination, débarrassée des peurs et des fantasmes, où l’homme ne contraint plus la femme de peur qu’elle ne lui échappe.”

C’est évident quand le port de la burqa est imposé, que ce soit par le mari, la famille, la pression religieuse ou sociale. Mais c’est également vrai à mes yeux quand le voile intégral est perçu comme un refuge, librement choisi prétend-on, par des femmes qui veulent se soustraire à la violence des regards ou des paroles dont elles se sentent victimes dans les rues de leur vie quotidienne. Cette fuite là, qui est évidemment subie, n’est rien d’autre qu’un échec de la communauté nationale qui n’assure pas à chaque citoyen(ne) la liberté et la sécurité qui sont ses droits. 

- Deuxième idée claire: le port du voile intégral n’est pas une obligation prescrite par la religion musulmane. De hautes autorités de l’Islam sont, à ce sujet, formelles: rien dans le Coran ne l’impose. Tareq Oubrou, auteur d’un beau livre intitulé: “Profession imâm”, écrit ces lignes: 

“Le foulard n’est pas un objet cultuel, encore moins un symbole sacré. Lui donner ce statut est une aberration et une hérésie à laquelle ont contribué des discours plus idéologiques que canoniques (…) La pudeur de la femme se trouve ailleurs. ”

La burqa est tout au plus une pratique, en fait une dérive sociale, propre à certaines régions ou cultures du monde islamique. Dès lors, combattre la burqa ne peut être présenté à bon droit comme un acte d’hostilité envers l’Islam.

Ces principes posés, que faire pour éviter qu’ils ne soient battus en brèche?

Rien, nous disent certains qui redoutent une stigmatisation de l’Islam. Le phénomène reste limité et la pédagogie vaut mieux que la répression. J’ai déjà entendu ce raisonnement - qui, pour être tout à fait complet, est celui de Tarek Oubrou déjà cité - lors du débat sur le port du voile, ou de tout signe religieux ostensible, à l’école. J’avais, en son temps, milité pour que le législateur intervienne. Je ne le regrette pas. La loi est appliquée sans drames.

Il faut donc que l’Etat se donne les moyens de faire respecter nos valeurs républicaines.

Est-ce à dire qu’il faut, sans plus tarder, adopter un texte qui dirait: “Le port du voile intégral en France (dans l’espace public, je suppose) est interdit”? Ce serait se donner bonne conscience, sans avoir aucune certitude de pouvoir appliquer concrètement une telle prohibition. Sans parler d’éventuelles censures juridiques au niveau national (le Conseil Constitutionnel) ou européen (la Cour Européenne des Droits de l’Homme).

La démarche proposée par la commission parlementaire qui a planché sur la question pendant des mois, et adoptée par le Gouvernement, me semble plus judicieuse:

- commençons par réaffirmer solennellement les règles dans une résolution du Parlement dont on peut espérer qu’elle sera votée à l’unanimité;

- puis regardons les dispositions législatives ou réglementaires qu’il faut prendre pour compléter l’arsenal juridique dont nous disposons déjà. Je prends un exemple: il n’y a nul besoin d’une loi nouvelle pour poursuivre et punir les agresseurs de l’imâm de Drancy. Les violences verbales, à fortiori physiques, et les menaces de mort dont il est victime sont déjà réprimées par la loi. 

Le Premier Ministre François Fillon vient de demander au Conseil d’Etat de l’aider dans ce travail d’identification et de préparation des mesures nécessaires. C’est une sage précaution.

18 novembre 2009 17:09
RTL ce matin Jean-Michel APHATIE
Jean-Michel Aphatie : Bonjour, Alain Juppé.

Alain Juppé : Bonjour, Jean-Michel Aphatie.

François Fillon a confirmé, hier, devant les maires de France la réforme de la taxe professionnelle. Elle vous inquiétait, il y a quelques jours. Toujours inquiet ?

En partie. J’ai trouvé que le Premier ministre avait été courageux. Il a affronté la fronde des maires, comme l’a dit tout à l’heure Alain Duhamel.

Courtoise, en tout cas !

Au début un peu chahuté, à la fin courtoise ; mais les maires sont courtois, de façon générale. Il faut bien voir d’où on vient. Le premier état de la réforme était franchement inacceptable. Un seul point que j’aimerais souligner. Il était prévu que la dotation que l’Etat se proposait de verser aux collectivités locales pour compenser la perte de ressources fiscales, était dégressif chaque année. Et c’est là que j’ai dit que, voilà…   

On se moquait du monde !

Oui. J’ai utilisé une formule un peu forte, mais je n’ai pas été le seul à le faire.

Vous avez le droit !

Et depuis, les choses ont évolué. L’Assemblée nationale a amélioré le texte en augmentant, en particulier, la part de ressources fiscales propres qui reviennent à ce qu’on appelle le bloc communal ; et le sénat s’empare du dossier et je pense qu’il va encore améliorer les choses.

Donc, les recettes des communes sont garanties, d’après vous. Il y a moins de problèmes ? Plus de problèmes ?

Pas totalement garanties, je le répète. Prenons l’exemple de la communauté urbaine de Bordeaux dont je suis premier vice-président qui tire une grande partie de ses ressources de la taxe professionnelle ; dans l’état initial de la réforme, elle perdait 40% de ses ressources. Aujourd’hui, c’est un peu moins ; mais c’est encore 30% environ. Donc tout le problème est de savoir comment la dotation de compensation va évoluer ; et avec l’Etat, on sait comment ça commence, on ne sait pas comment ça finit. Ou plus exactement, on sait comment ça finit, c’est-à-dire toujours un peu moins. Et c’est là que nous voulons des garanties parce qu’on ne peut pas nous demander d’investir comme nous le faisons, de faire des tramways, de faire des stations d’épuration moderne, de construire du logement social et nous couper les vivres. C’est ça qui n’est pas acceptable.    

Les garanties, ce matin, Alain Juppé, vous estimez plutôt ne pas les avoir encore ?

Pas totalement, et je fais confiance au sénat où la sensibilité locale est très forte. Pour améliorer encore le texte, il faut notamment ..

En l’état actuel, si vous étiez sénateur, vous ne voteriez pas le texte, Alain Juppé ?

Je proposerais des amendements pour l’améliorer.

Donc, vous ne voteriez pas en l’état actuel ?

En l’état actuel, je pense qu’il n’est pas totalement acceptable encore. Il y a aussi un problème très sensible pour les élus locaux, c’est de rétablir un lien entre le nouvel impôt puisqu’il y aura un nouvel impôt, assis en partie sur les valeurs foncières et en partie, sur la valeur ajoutée. Que ce nouvel impôt garde un lien avec les territoires, sinon nos communes qui se battent aujourd’hui pour attirer des entreprises, eh bien ne seront plus motivées pour le faire et tout le monde y perdra.

Ce qui est frappant dans cette histoire, vous êtes un ancien Premier ministre Alain Juppé, ce sont vos amis qui gouvernent, vous avez du mal, vous mais d’autres, à vous faire entendre, comprendre du gouvernement et du Président de la République.

Pas tout à fait. Pas tout à fait puisque les choses évoluent. Alors cette réforme…

Mais difficilement !

… Cette réforme n’a pas été, c’est vrai, suffisamment bien préparée, eh bien c’est le mérite du débat parlementaire que d’améliorer les choses.

Elle n’a pas été bien préparée, donc ça révèle quoi ? Le Président va trop vite ? Le gouvernement va trop vite ?

Ah écoutez, je ne vais pas porter de jugement ; moi je soutiens l’action du Président de la République et du gouvernement. Donc, je trouve que les Socialistes en font des tonnes, franchement … ils n’ont pas beaucoup de choses à dire et donc, ils utilisent à des fins politiciennes, évidemment, tout ce débat en remontant les pendules des maires et en caricaturant la politique gouvernementale. Il n’est pas question notamment de recentraliser. Est-ce qu’il faut une réforme ou pas ? C’est bien la question quand même.

Tout le monde dit que “oui”, y compris l’Opposition.

Même monsieur Delanoë, et c’est toujours là que le bât blesse. Quand on passe à l’acte, à ce moment-là, plus personne n’est d’accord. Vous savez quelle est la situation, aujourd’hui ? Moi je la vis quotidiennement. Nous avons le record du monde du nombre de communes en fonction de la population : 36.000. On a rajouté la couche de ce qu’on appelle l’inter-communalité ; puis, on a cent départements ; une vingtaine de régions ; l’Etat : l’Etat local et l’Etat central ; et l’Europe. C’est invivable. Ca coûte cher et c’est très long à faire avancer. Donc, il faut simplifier et il faut clarifier les compétences.
   
Je vais vous poser la question de la méthode parce qu’évidemment, on est surpris que vous ayez autant du mal à vous entendre. Nicolas Sarkozy disait, il y a quelques mois : ceux qui me disent que j’engage trop de réformes en même temps, je pense qu’ils n’ont vraiment rien compris. Vous avez compris, vous ?

J’ai dit au Président à un certain moment que l’accumulation des réformes donnait un peu le tournis. Voilà. Je ne sais pas s’il m’a entendu.

Qu’est-ce que vous pensez de la réforme des collectivités territoriales, et notamment pour se centrer sur un point puisque visiblement, lui aussi fait débat : la désignation des futurs conseillers territoriaux par des scrutins uni-nominaux à un tour, ce qui ne correspond pas tout à fait à ce que nous avons connu jusqu’ici ?

Quel était l’objectif de la réforme ?  Il faut toujours en revenir là : simplifier ; et en fait, s’orienter vers deux grands niveaux d’administration : le bloc communal et inter-communal et le bloc région-département. On ne peut pas supprimer le département parce que jamais le sénat n’ira dans cette direction ; d’où l’idée de faire une sorte d’union personnelle entre les conseillers généraux et les conseillers régionaux pour favoriser des évolutions futures. Je pense que c’est une bonne idée. Et donc, moi je soutiens la réforme des conseillers territoriaux.

Comment désigne-t-on les conseillers territoriaux ?

A partir de là, il y a le mode de scrutin. L’idée d’avoir une partie au scrutin uni-nominal dans des circonscriptions à revoir parce qu’aujourd’hui, le système est terriblement injuste. Dans un département comme le mien, vous avez des cantons et donc des conseillers généraux qui représentent 50.000 habitants et d’autres, 2.000, c’est-à-dire anticonstitutionnel. Si le conseil constitutionnel s’était prononcé sur ce problème, il l’aurait censuré. Donc, il faut revoir cela. Ce qui fait problème à mon avis, c’est le scrutin uni-nominal à un tour qui n’est pas dans les traditions françaises ; et là, il y aura sans doute un débat.

Vous ne souhaitez pas que ce scrutin à un tour voit le jour ?

Je demande à y réfléchir et à discuter. Il faut confronter les points de vue.

Quand vous demandez à y réfléchir, ça veut dire que vous n’êtes pas d’accord ?

Non. Non. Je demande à y réfléchir. Ne tirez pas mon point de vue d’un côté plutôt que de l’autre.

D’accord.

Je pense aussi que dans cette réforme des collectivités territoriales, il y a tout ce qui concerne le bloc communal, et qui va bien, et puis il y a les métropoles. Et là, on est un peu dans le flou artistique. Beaucoup de choses mériteraient d’être précisées dans le débat là encore.

Vendredi à Bordeaux, vous avez déjeuné avec Jacques Chirac qui va venir signer son livre si j’ai bien compris ?

Oui, j’en suis très heureux. Il me l’a envoyé avec une gentillesse dédicace, et il vient dans notre grande librairie Mollat  pour le signer.

Que pensez-vous de son renvoi devant le tribunal correctionnel pour l’affaire des emplois fictifs ?

Vous comprendrez que là-dessus, je me mette un boeuf sur la langue.

Pourquoi ?

Parce que je n’ai pas l’envie de me prononcer sur des procédures judiciaires que j’ai moi-même connues.

C’est douloureux encore pour vous ?

Oui.

Et c’est pour ça que vous ne voulez pas en parler ?

Oui.

Demain, vous allez parler du Grand Emprunt ?

Oui, nous allons remettre notre rapport au Président de la République…

Avec Michel Rocard…

… On a beaucoup travaillé. Ca a été une commission qui a très, très bien fonctionné et en écoutant, ce matin, vos commentaires sur RTL, je me disais qu’on était dans la bonne direction. Voyez, ce qui se passe entre les Etats-Unis et la Chine. Ils investissent massivement dans les véhicules du futur et dans les énergies nouvelles, notamment la capture du carbone. C’est très exactement ce que nous proposons pour la France et pour l’Europe.

Juste une question, sans déflorer le rapport : vous préconisez de faire appel à l’épargne des Particuliers ?

Non, d’abord, nous avons dit dès le départ que ce n’était pas notre problème.  Nous ce qu’on a voulu faire, c’est essayer d’identifier les dépenses utiles ; et d’ailleurs, nous avons intitulé notre rapport non pas “emprunter” mais “investir”. Le problème c’est pas d’emprunter, le problème c’est d’investir ; et ensuite, il appartient au gouvernement de voir comment il finance ce programme d’investissement que nous avons chiffré à 35 milliards d’euros, ce qui est une somme très substantielle.

Vous confirmez que dans le rapport, c’est 35 milliards d’euros ?

C’est 35 milliards et qui auront un effet de levier puisque nous souhaitons que des fonds privés viennent abonder les fonds d’Etat ; et donc c’est un ensemble d’investissements qui peut atteindre 60 milliards, c’est tout à fait considérable.

Une question qui m’amuse : vous avez dirigé l’UMP. Et aujourd’hui, l’UMP est associée au PC chinois par un mémorandum.

Ecoutez, moi j’ai fait un voyage en Chine quand j’étais président du RPR et j’avais été invité comme parti frère du PC chinois. Vous voyez, je n’aurais peut-être pas signé un texte ; mais enfin, il faut parler aux Chinois.

Alain Juppé, frère du PC chinois, était l’invité de RTL ce matin. Bonne journée.

Auteur : Jean-Michel Aphatie

 
13 novembre 2009 09:35
Le grand investissement

Premiers commentaires médiatiques et politiques sur le rapport de la commission Juppé-Rocard.

Comme d’hab, on commente avant de savoir, puisque le rapport n’est pas encore imprimé et qu’il ne sera remis à son destinataire, le Président de la République, que la semaine prochaine! Mais il faut savoir et juger avant les autres. D’où viennent les fuites? Question naïve…

Je lis aussi que sur certains points, par exemple les infrastructures de transport, c’est la thèse Rocard qui l’aurait emporté. Petit jeu habituel, là encore. Et dérisoire. D’abord parce que c’est faux. J’ai plaidé, c’est vrai, pour les infrastructures ferroviaires et Michel Rocard pour le canal Seine/Nord. La commission n’a retenu ni l’un ni les autres. Mais surtout, le commentaire est complètement à côté de la plaque: nous n’avons pas travaillé avec l’idée de créer des rapports de force entre nous, mais au contraire de chercher le consensus et de faire prévaloir l’intérêt général. Et nous y avons réussi.

La controverse va tourner, tourne déjà autour du montant de l’emprunt. La commssion a-t-elle été timide ou réaliste? Au risque de surprendre, je voudrais souligner que nous ne proposons pas d’emprunter, mais d’investir. Le chiffre de 35 milliards qui est avancé n’est pas un montant d’emprunt mais un montant d’investissement. Nous nous sommes demandés quels sont les investissements stratégiques pour le développement durable et responsable de notre pays qui ne sont financés actuellement ni par l’Etat ni par le secteur privé. Ce qui justifie donc un programme d’investissement public exceptionnel, en une fois, non renouvelable. La question de savoir comment ce programme est financé (par un emprunt d’un montant égal ou par d’autres moyens, notamment la réutilisation des prêts que l’Etat a déjà fait aux banques et que certaines viennent de lui rembourser) est seconde. Elle sera tranchée par le Président et le gouvernement.

Je comprends que cette manière d’aborder notre mission : investir plutôt qu’emprunter, prenne certains à contrepied. Mais c’est la démarche de la commission et je la trouve pertinente.

A bientôt pour d’autres précisions quand le rapport aura été déposé.

14 juin 2009 18:55
Copenhague

J’ai conduit, mardi et mercredi dernier, une délégation d’élus et de fonctionnaires bordelais à Copenhague. But de la mission: échanger nos idées avec les responsables d’une ville qui a la réputation d’être particulièrement en avance dans sa stratégie de développement durable.

Nous en avons, en effet, tiré des enseignements intéressants:

- D’abord un choix qui est ancien, et presque culturel au Danemark: donner la priorité au vélo pour les déplacements en ville. Le spectacle de la rue est impressionnant: les voitures sont rares et les vélos omniprésents. Par milliers! Partout. Et, nous dit-on, en toutes saisons. Pour inciter les hésitants à abandonner la voiture et à prendre la bicyclette, une fiscalité écrasante: 180% de taxes sur le prix d’achat d’un véhicule automobile! Conséquence: les jeunes roulent à vélo et achètent leur première auto… à 40 ans. Les notables donnent l’exemple: vu, dans le hall d’entrée du ministère de l’énergie et du climat, l’emplacement réservé pour le vélo de la ministre, Connie Hedegaard qui nous reçoit chaleureusement. Résultat : d’ores et déjà, plus du tiers des déplacements urbains se font à bicyclette; l’objectif est d’atteindre 50% dans quelques années. 

- Ensuite, une volonté forte d’améliorer la performance énergétique et de développer les énergies renouvelables. En particulier la biomasse et le vent. Nous visitons une ferme d’éoliennes, partie sur la terre ferme, partie en mer. Je demande s’il y a des résistances, notamment dans le voisinage immédiat. Réponse négative. Pour motiver les riverains, on leur propose d’entrer dans la société coopérative qui construit les éoliennes et les exploite. Tout n’est pas idyllique néanmoins: la production d’électricité provient en majorité de centrales thermiques au charbon qui crachent beaucoup de C02. La société danoise continue à refuser le nucléaire (tout en achetant de l’électricité à la centrale nucléaire suédoise distante de … 25 km de ses côtes). Le Danemark peine à remplir ses engagements vis-à-vis du protocole de Kyoto.

- Troisième enseignement: la mairie de Copenhague est parvenue à imposer 50% de produits bio dans la fabrication des repas servis dans les crèches, les écoles, le maisons de retraite. Son objectif est d’atteindre 90% en 2015. A Bordeaux, j’ai beaucoup de mal: on m’explique que la production d’aliments bio est insuffisante pour répondre à nos besoins et que les prix restent élevés. Il faut néanmoins que je mette la pression.

L’entretien avec la ministre de l’énergie et du climat, Connie Hedegaard, que j’ai déjà évoqué, a été très stimulant. La femme est jeune et enthousiaste. Elle prépare activement la conférence de l’ONU qui doit se tenir à Copenhague en décembre prochain et qui devrait aboutir à l’accord souvent nommé Kyoto II. La partie est difficile et le succès est loin d’être assuré. Certes les Etats-Unis, sous l’autorité de B. Obama, ont changé d’attitude et participent positivement à la négociation. Mais leurs engagements restent modestes. L’Union européenne, après avoir été en pointe, peine à trouver une base d’accord ambitieuse. L’essentiel, ce sera la position des pays émergents et des pays en développement qui ne s’impliqueront que si les pays riches les y aident. D’où l’importance du volet “financement” de la négociation. Il est probable que les pays développés invoqueront la crise pour refuser un effort budgétaire significatif. Peut-on imaginer d’autres sources de financement? Mme Hedegaard évoque une contribution des entreprises de transport maritime et de transport aérien, assisse sur leur consommation d’énergies fossiles. Mais là encore, la crise…

Notre avenir va se jouer, en grande partie, à Copenhague en décembre prochain. Le film “Home”, réalisé par Yann Arthus-Bertrand, dont j’ai déjà parlé dans ce blog, a, semble-t-il, impressionné et fait réfléchir tous ceux qui l’ont vu. Nous avons tous un rôle à jouer maintenant. Nous devons nous mobiliser et faire pression sur nos gouvernements pour que ce rendez-vous majeur, vital, ne soit pas un rendez-vous manqué. Je vous y invite.

12 mai 2009 17:14
Opération vérité

Discours d’Alain Juppé à l’occasion de l’inauguration des salles permanentes du musée d’Aquitaine
« Bordeaux, le commerce atlantique et l’esclavage » 

L’inauguration des nouvelles salles permanentes du musée d’Aquitaine dénommées « Bordeaux, le commerce Atlantique et l’esclavage » est le fruit d’un lent murissement.

Pourquoi le cacher : évoquer, à Bordeaux, il y a 15 ans, la traite négrière et l’esclavage n’allait pas de soi.

Certes des associations militaient avec persistance pour que notre ville regarde en face son passé de port négrier. Mais la société dans son ensemble demeurait indifférente, voire réticente.

Pour faire évoluer les esprits, il a fallu du temps, de la pédagogie, du dialogue. Je remercie tous ceux qui ont œuvré en ce sens.

Plusieurs initiatives de la municipalité ont jalonné le parcours :

- en 2003 : plaque commémorative sur l’immeuble du 44 rue Fondaudège qui fut la dernière résidence du fils de Toussaint Louverture, Issac.

- 10 juin 2005 : inauguration à la Bastide du square Toussaint Louverture, en présence de la Ministre de la culture d’Haïti.

- 10 mai 2008 : visite à Bordeaux de la gouverneure du Canada, Michelle Jean qui commence son discours par cette adresse bouleversante :
« Moi, arrière, arrière petite fille d’esclave, aujourd’hui à Bordeaux qui fut un grand port négrier, et j’en suis fière.»

Le geste décisif a été l’installation en 2005, à l’initiative du Maire de Bordeaux , Hugues Martin, du « comité de réflexion et de propositions sur la traite des noirs à Bordeaux » présidé par le journaliste et écrivain Denis Tillinac.

C’est grâce au travail de ce comité, à ses membres que je salue ici, à toutes les personnes consultées que nous sommes rassemblés aujourd’hui.

Leur rapport, empreint de courage et de sagesse, nous a épargné toute vaine polémique et toute passion stérile.

Il nous a donné l’idée de présenter, dans un lieu largement ouvert au public, le récit véridique des pages les plus sombres de notre histoire.

J’ai été renforcé dans ma volonté de mener à bien ce projet en visitant l’an dernier, à Liverpool, le très beau et très impressionnant « musée international de l’esclavage » de cet autre grand port négrier.
Aujourd’hui, la réalisation est à la hauteur de nos ambitions et je tiens à remercier tous ceux qui ont permis cette réussite :

- d’abord François Hubert, Christian Block et leurs équipes du musée d’Aquitaine qui ont compris qu’il ne s’agissait pas d’accrocher quelques toiles anodines montrant de jolies nounous antillaises cajolant les bambins de nobles armateurs, mais de montrer la vérité dans toute son horreur jusqu’aux cales des navires où l’on entassait dans d’ignobles conditions hommes et femmes arrachés au continent africain.

Le plus difficile a été de rassembler les rares traces matérielles, car les esclaves étaient dépourvus de biens personnels. Les gravures léguées par le Docteur Châtillon, alors en poste aux Antilles, constituent les points forts de l’exposition. A quoi s’ajoutent cartographies, montages audiovisuel, images de synthèse qui font naître l’émotion. La question contemporaine des métissages et de la diversité est traitée à travers le regard de deux artistes photographes bordelais dont les œuvres sont accompagnées d’une création sonore.

- Mes remerciements vont aussi aux partenaires publics qui ont aidé la ville à boucler le financement du projet : le Conseil Régional d’Aquitaine et l’Etat.

- Merci enfin aux associations qui ont travaillé avec nous pour organiser les manifestations et animations qui se succèdent durant deux semaines.

A ces remerciements, je voudrais ajouter quelques réflexions sur le sens de la journée nationale de commémoration des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions dont Bordeaux est cette année, ville d’accueil.

- La loi du 21 mai 2001, promulguée sous la signature de Jacques Chirac et de Lionel Jospin a reconnu que la traite et l’esclavage constituent un crime contre l’humanité.

- En 2006, Jacques Chirac a fixé au 10 mai le jour de la commémoration.

 S’agit-il, pour nous, de faire repentance ? Je préfère parler de manifestation de la vérité.
Nous, citoyens français du 21ème siècle, Bordelaises et Bordelais de l’an 2009 ne sommes évidemment pas responsables ni coupables de ce qui a été commis au 17ème, 18ème et 19ème siècles dans un contexte historique profondément différent.

Certes, nous ne devons pas céder aux facilités du relativisme.
Montesquieu déjà proclamait sans ambiguïté : « Comme les hommes naissent égaux, il faut dire que l’esclavage est contre nature ».

 C’est ce message et cette vérité que nous avons le devoir de perpétuer.

- Message nécessaire pour notre propre édification et celle de nos enfants. Pas d’avenir sans mémoire, dit en substance Aimé Césaire.
Nous devons savoir d’où nous venons, ce que fut notre histoire, y compris notre « âge d’or » pour mieux choisir où nous allons.
Perdre mémoire serait une faute.

- Message nécessaire aussi parce que la traite et l’esclavage perdurent dans ce siècle sous leurs formes traditionnelles en d’autres régions du monde, mais aussi chez nous, sous des formes nouvelles tels les réseaux de prostitution ou les passeurs d’immigrants clandestins.

- Message nécessaire enfin pour vous aider à réfléchir sur cet animal mystérieux qu’est l’homme, capable des plus magnifiques élans de générosité jusqu’au sacrifice suprême (le Président de la République a justement célébré le 8 mai sur les côtes de Provence l’héroïsme de l’Armée d’Afrique). Capable aussi des pires actes de barbarie. Les exemples foisonnent autour de nous.

Les religions et les philosophies apportent leurs réponses à cette question qui nous tourmente.
La République aussi et sa réponse tient en un mot : EDUCATION.
Education, c’est-à-dire acquisition du savoir, tant il est vrai que c’est l’ignorance qui nourrit la peur et la peur qui génère la haine.
Education comme acquisition des valeurs républicaines qui sont précisément bafouées par la traite et l’esclavage.

L’esclavage supprime la liberté
L’esclavage foule au pied l’égalité
L’esclavage ignore et empêche la fraternité

C’est pourquoi la République le déclare crime contre l’humanité.

C’est pourquoi elle commémore aujourd’hui avec solennité son abolition.

1 mai 2009 22:13
Réformes hospitalières

En tant que maire de Bordeaux, je préside le conseil d’administration de notre CHU (centre hospitalo-universitaire). C’est un bel établissement, classé dans les tous premiers de France pour la qualité des soins. Grâce aux crédits des différents plans gouvernementaux, il a pu se doter de nouveaux locaux, à la pointe du progrès technique. C’est aussi, avec ses 10 000 salariés environ, le premier employeur de la région. Il est bien géré et se comptes sont proches de l’équilibre.

J’ai voulu, en interrogeant ses responsables, médicaux et administratifs, tenter de comprendre le malaise qui se développe en ce moment dans l’hôpital public.

Il y a d’abord une sorte d’overdose de réformes. Celles-ci se succèdent à un rythme soutenu. La création des pôles qui regroupent les services, la mise en oeuvre de la nouvelle tarification (T2A: tarification à l’activité)… sont à peine achevées que de nouveaux changements sont annoncés.

Mes interlocuteurs reconnaissent que le dernier projet comporte des aspects très positifs, par exemple le regroupement des établissements en “communautés hospitalières de territoire” ou la transformation des agences régionales de l’hospitalisation, qui remontent à mon plan de 1996, en agences régionales de santé, garantes d’une meilleure synergie entre public et privé. Ce qui fait problème, c’est la gouvernance et plus particulièrement le renforcement des pouvoirs du directeur.

L’idée qu’il faut un “patron” à l’hôpital n’est pas contestable (encore que le terme, dans le milieu hospitalier ait une résonance particulière…) Mais le directeur a évidemment besoin de travailler en accord avec le corps médical représenté par la commission médicale d’établissement (CME). J’ai pu constater à Bordeaux combien l’harmonie entre la direction générale et la CME était essentielle. C’est sans doute sur ce point que des amendements au texte initial du projet de loi gouvernemental seraient bienvenus. Ce ne devrait pas être insurmontable.

Comme souvent, le désaccord se transforme, dans l’esprit de certains, en polémique globale et en contestation radicale. Je ne crois pas, pour ma part, que notre hôpital public soit au bord de la catastrophe. Les quelques expériences que j’ai pu faire à l’étranger m’ont au contraire convaincu que, grâce à la qualité des personnels qui y travaillent, nos hôpitaux comptent parmi les meilleurs du monde, et notre système de santé parmi les plus justes.

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