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Blog-Notes d'Alain Juppé
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31 janvier 2010 18:30
Burqa

Débat complexe. Décision difficile. J’écoute, je lis, je discute.

Deux idées sont maintenant très claires dans ma tête:

- Le port d’un voile qui dissimule intégralement le corps et le visage d’une femme est incompatible avec nos valeurs républicaines fondamentales. Incompatible avec l’égalité entre les sexes. Incompatible avec la liberté et la dignité de la personne humaine, qu’elle soit homme ou femme. Il brise ce que Valérie Toranian, dans un bel article récemment paru dans le magazine Elle, désigne comme “l’espoir d’une société où les hommes et les femmes ont le désir d’inventer une relation débarrassée de la violence et de la domination, débarrassée des peurs et des fantasmes, où l’homme ne contraint plus la femme de peur qu’elle ne lui échappe.”

C’est évident quand le port de la burqa est imposé, que ce soit par le mari, la famille, la pression religieuse ou sociale. Mais c’est également vrai à mes yeux quand le voile intégral est perçu comme un refuge, librement choisi prétend-on, par des femmes qui veulent se soustraire à la violence des regards ou des paroles dont elles se sentent victimes dans les rues de leur vie quotidienne. Cette fuite là, qui est évidemment subie, n’est rien d’autre qu’un échec de la communauté nationale qui n’assure pas à chaque citoyen(ne) la liberté et la sécurité qui sont ses droits. 

- Deuxième idée claire: le port du voile intégral n’est pas une obligation prescrite par la religion musulmane. De hautes autorités de l’Islam sont, à ce sujet, formelles: rien dans le Coran ne l’impose. Tareq Oubrou, auteur d’un beau livre intitulé: “Profession imâm”, écrit ces lignes: 

“Le foulard n’est pas un objet cultuel, encore moins un symbole sacré. Lui donner ce statut est une aberration et une hérésie à laquelle ont contribué des discours plus idéologiques que canoniques (…) La pudeur de la femme se trouve ailleurs. ”

La burqa est tout au plus une pratique, en fait une dérive sociale, propre à certaines régions ou cultures du monde islamique. Dès lors, combattre la burqa ne peut être présenté à bon droit comme un acte d’hostilité envers l’Islam.

Ces principes posés, que faire pour éviter qu’ils ne soient battus en brèche?

Rien, nous disent certains qui redoutent une stigmatisation de l’Islam. Le phénomène reste limité et la pédagogie vaut mieux que la répression. J’ai déjà entendu ce raisonnement - qui, pour être tout à fait complet, est celui de Tarek Oubrou déjà cité - lors du débat sur le port du voile, ou de tout signe religieux ostensible, à l’école. J’avais, en son temps, milité pour que le législateur intervienne. Je ne le regrette pas. La loi est appliquée sans drames.

Il faut donc que l’Etat se donne les moyens de faire respecter nos valeurs républicaines.

Est-ce à dire qu’il faut, sans plus tarder, adopter un texte qui dirait: “Le port du voile intégral en France (dans l’espace public, je suppose) est interdit”? Ce serait se donner bonne conscience, sans avoir aucune certitude de pouvoir appliquer concrètement une telle prohibition. Sans parler d’éventuelles censures juridiques au niveau national (le Conseil Constitutionnel) ou européen (la Cour Européenne des Droits de l’Homme).

La démarche proposée par la commission parlementaire qui a planché sur la question pendant des mois, et adoptée par le Gouvernement, me semble plus judicieuse:

- commençons par réaffirmer solennellement les règles dans une résolution du Parlement dont on peut espérer qu’elle sera votée à l’unanimité;

- puis regardons les dispositions législatives ou réglementaires qu’il faut prendre pour compléter l’arsenal juridique dont nous disposons déjà. Je prends un exemple: il n’y a nul besoin d’une loi nouvelle pour poursuivre et punir les agresseurs de l’imâm de Drancy. Les violences verbales, à fortiori physiques, et les menaces de mort dont il est victime sont déjà réprimées par la loi. 

Le Premier Ministre François Fillon vient de demander au Conseil d’Etat de l’aider dans ce travail d’identification et de préparation des mesures nécessaires. C’est une sage précaution.

10 janvier 2010 19:56
Philippe Séguin

Nous n’avons pas toujours été d’accord sur tout, Séguin et moi, c’est le moins qu’on puisse dire. Nous nous sommes même opposés vivement en 1988/1989 sur la manière de conduire le RPR; ou bien encore en 1992 sur le traité de Maastricht qu’il combattait et que je soutenais. Nous avons aussi mené des combats côte à côte, en particulier la campagne présidentielle de Jacques Chirac en 1994/1995.

Mais au delà des divergences politiques, et de la différence de nos tempéraments, il y avait aussi une forme d’affinité entre nous, entre les deux produits de la “méritocratie” républicaine que nous étions. Et une estime mutuelle, pas toujours exprimée mais, je le crois, profonde. J’avais en tout cas pour lui de l’admiration et sa disparition prématurée me peine sincèrement. Il pouvait apporter beaucoup au débat politique, et à la France.

Je retrouve par hasard dans mes papiers une lettre de sa main, qu’il m’a adressée le  29 octobre dernier. Je la cite:

“Je n’avais pas eu le temps de te lire…  Et pourtant nous avons dit - à peu près - la même chose sur l’identité nationale … et son grand débat. Ma modestie naturelle m’empêche de dire que “les grands eprits etc etc…”

Il joignait à sa lettre une copie du script de l’interview qu’il avait donnée à Michel Grossiord le 29 octobre sur les ondes d’Europe1:

Question de M. Grossiord: “Un grand débat sur l’identité nationale vous semble-t-il utile aujourd’hui?

Réponse de Ph. Séguin: “Je suis tenu au devoir de réserve. La seule chose que je puis vous dire, c’est que si vous tapotez sur l’ordinateur que vous avez en face de vous, au mot nation on vous renverra probablement à Ernest Renan. Ernest Renan, il y a des pages qui sont tout à fait remarquables.”

Je citais ce texte de Renan dans mon blog le 27 octobre dernier.

5 janvier 2010 10:16
2010

Rituel des voeux. On peut s’en moquer. J’y vois pour ma part, une bonne tradition qu’il faut respecter. Les occasions sont si rares de prendre un peu de recul par rapport au brouhaha de la vie quotidienne, de faire retour sur quelques valeurs à partager, bref de nous réunir plutôt que de nous diviser.

La paix. La paix dans le monde, entre les nations, au sein de chaque nation, la paix dans nos cités, dans nos familles, dans nos coeurs. La paix n’est pas seulerment l’absence de guerre. C’est beaucoup plus: le sentiment de plénitude que procure la confiance. Confiance en soi, confiance en l’autre. “Pax hominibus bonae voluntatis”. Nous avons du mal à traduire cette formule latine. Dieu dit: “Paix sur la terre aux hommes qui m’aiment.” Il y a donc de l’amour dans la paix.

La santé, avant tout. Ici encore on peut donner une définition négative: l’absence de maladie, de souffrance, “le silence des organes” comme écrit joliment Michel Serres. Mais c’est beaucoup plus: l’harmonie avec soi-même, avec les autres, la capacité accrue de donner et de se donner. Ce n’est pas un droit, bien sûr. Le droit, c’est celui de l’égal accès aux soins. La France est sans doute le pays au monde qui le garantit le mieux. Il suffit de voyager pour s’en convaincre. Chez nous, il y a encore des failles: méconnaissance des droits, exclusion, précarité. La rue et la santé ne font pas bon ménage. Mais dans le monde, l’injustice fait scandale: systèmes de santé inexistants, y compris dans certains pays émergents; médicaments contrefaits; traitements des grandes pandémies inaccessibles, etc… Que de chantiers devant nous!

Du travail. Oui, je souhaite du travail à tous ceux qui en cherchent. Car le travail libère et anoblit. Mais le bon travail: le travail stable, reconnu et considéré, quelle que soit la nature des tâches, le travail justement rémunéré. L’égalitarisme, évidemment, est un piège, qui risque de paralyser tout esprit d’entreprise, toute volonté d’initiative et de création. Les différences existent: différences d’efficacité, d’énergie, de talent, de compétence, de niveau de formation. Tout mérite vaut reconnaisance. Mais rien ne justifie la distance sidérale que nous avons laissé se créer entre les plus bas salaires et les rémunérations extravagantes qui dépassent les bornes de la décence. Les Etats disposent de l’arme absolue pour rétablir de la mesure: l’arme fiscale.

Tous ces voeux, nous pourrons probablement les échanger à nouveau dans un an… si Dieu le veut.

Ce n’est pas une raison pour nous dispenser de les exprimer aujourd’hui. Ils constituent notre feuille de route, nos raisons de vivre et, quand la moindre parcelle s’en réalise, notre joie de vivre. Joyeuse année à tous.

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