Blog Notes d'Alain Juppé

Attention, danger!

Publié le 20/03/2010 par Alain Juppé

La crise grecque est en train de créer des tensions graves au sein de l’Union Européenne, et plus particulièrement entre la France et l’Allemagne.

Personne ne conteste qu’au fil des ans, les gouvernements grecs ont fait preuve d’un grand laxisme… et les autorités de Bruxelles, ainsi que les autres Etats membres de l’eurogroupe, d’une grande indulgence.

La crise financière mondiale a joué comme un révélateur et aujourd’hui, la Grèce est au pied du mur. Dégradée par les agences de notation, elle est contrainte de se refinancer à des taux de plus en plus prohibitifs, ce qui aggrave, bien sûr, ses charges.

Personne ne conteste que, face à une telle situation, la Grèce doive prendre des mesures drastiques pour réduire ses déficits publics et donc, à terme, son endettement. C’est ce que le gouvernement Papandréou a courageusement commencé à faire, allant jusqu’à diminuer les salaires de ses fonctionnaires. D’où les manifestations de protestation dans les rues d’Athènes. Il y aura forcément une limite à l’acceptabilité des sacrifices exigés du peuple grec.

La question, pour nous, est de savoir si et comment nous devons aider la Grèce à s’en sortir.

Une première réponse, juridique, a été mise en avant: ce n’est pas possible, les traités nous interdisent de « renflouer » un Etat en difficulté.

La Grèce n’aurait plus alors qu’un seul recours: demander l’aide du Fonds Monétaire International. Mais cette éventualité est rejetée par d’autres responsables européens, au premier rang desquels le gouverneur de la Banque Centrale Européenne qui estime que l’Europe s’humilierait par une telle démarche et qu’elle doit démontrer qu’elle peut agir seule. Soit. Mais que fait-elle?   

La Commission a préparé un plan. Lors de la dernière réunion des ministres des finances, en début de semaine, ce plan n’a pas été adopté. La décision a été renvoyée au conseil européen qui doit se tenir le 25 et 26 mars.

Et pendant ce temps là, les spéculateurs spéculent et l’euro flanche, ce qui nous concerne tous.

Le plus grave, c’est la mésentente franco-allemande. Le président Sarkozy a affirmé qu’il fallait aider la Grèce. L’Allemagne est réticente et invoque des arguments juridiques, financiers, politiques. Ce type de désaccord n’est pas nouveau en Europe, et l’on finit toujours par trouver des compromis entre nous.

Mais je trouve que, depuis quelques jours, la querelle s’envenime dangereusement et que les positions se radicalisent. La France, et d’autres, reprochent à l’Allemagne son modèle de développement économique, fondé sur la recherche d’une forte compétitivité à l’exportation, ce qui créerait des contraintes de moins en moins supportables dans les autres économies de la zone euro. L’Allemagne renvoie la balle et sa presse se déchaîne contre le manque de courage de ses partenaires. Sa chancelière va jusqu’à brandir la menace de l’exclusion de l’euro des pays qui n’en respecteraient pas les disciplines. Ce qui suppose une modification des traités. Laquelle provoquerait un séisme dans l’Union Européenne. Il est temps de faire baisser la pression, de se remettre autour la table et de trouver un compromis. Techniquement, c’est à notre portée. Il faut maintenant une volonté politique.

Ici, l’on touche au coeur : existe-t-il encore une solidarité au sein de l’Union? L’esprit communautaire qui faisait parfois prévaloir l’intérêt de tous sur l’intérêt national, a-t-il été définitivement emporté par la mondialisation et par la crise?

Dans le cours que je fais à mes étudiants de l’Institut d’études politiques de Bordeaux, j’essaie de montrer que l’Union Européenne diffère de toutes les autres organisations régionales à travers la planète, car elle a su créer entre ses Etats membres de puissants mécanismes de solidarité financés par des budgets importants; les Etats les plus développés aident ainsi leurs partenaires moins avancés à les rejoindre. En leur temps, l’Irlande, l’Espagne, le Portugal, la Grèce et aujourd’hui tous les pays d’Europe centrale en ont bénéficié. Renoncer à cet esprit de solidarité, ce serait dénaturer la construction européenne. Ce serait briser le rêve européen qui a fait vivre et agir des générations de responsables politiques. Ce serait prendre le risque d’un retour aux égoïsmes nationaux et aux vieilles querelles, alors que dans le grand chambardement planétaire qui risque de nous reléguer en division 2, je ne vois pas d’autre réponse qu’une coopération européenne renforcée.

Alors, attention, danger!

Partager cet article

10 commentaires pour « Attention, danger! »
  • Thiebaut Philippe
    Le 23 Mars 2010 à 23 h 19 min
    Jacques Attali nous explique dans le "Monde " que l'Allemagne est la Chine de l'Europe !
    Thiebaut Philippe
  • marc
    Le 23 Mars 2010 à 19 h 35 min
    Monsieur le premier ministre,

    Que cela soit la crise grecque ou l’abstention, il me semble que la cause est la même : l’affaiblissement des états.
    Face à des entreprises qui grâce à la mondialisation gagnent de l’argent sans être liées à un territoire et qui donc payent les impôts qu’elles veulent et où elles veulent, c'est-à-dire le moins possible et dans des états complaisants, les états, dont la seule source de revenu est l’impôt, s’appauvrissent en baissant leur taux d’imposition pour ne pas faire fuir les entreprises et sont obligés d’emprunter de l’argent à ceux là même qui contribuent à leur ruine en les enrichissant encore de l’intérêt des emprunts.
    Nous sommes en train de revenir à une situation féodale ou les princes marchandaient leur aide au pouvoir central du roi en échange d’avantages qui les renforçaient encore. Avec les fonds de pensions et les multinationales dans le rôle des princes.
    Les états, affaiblis, appauvris, n’ont d’autres solutions que d’écraser d’impôts la classe moyenne en mégotant leur aide aux petites gens et en économisant sur tout quitte à hypothéquer l’avenir.
    La situation est grave, peut être désespérée. Le déclin des puissances publiques et donc de la démocratie à travers le monde est peut être inéluctable. Peut être pas.
    Après un tel constat, un homme politique qui prendrait la situation à bras le corps, en avouant franchement les difficultés, en avançant des propositions concrètes en face des sacrifices inévitables, sans prendre les citoyens pour des enfants à qui il faut cacher la vérité derrière un débat sur l’identité nationale ou derrière la promesse d’une croissance verte qui ne masquerait qu’un temps les problèmes, me semblerait bienvenu.
    Sinon l’ironie, la contestation, l’abstention et l’idée que payer ses impôts, ce n’est pas un bon placement, iront leur train et quand la France sera dans la situation de la Grèce dans quelques années, il n’y aura personne pour nous sortir du trou.

    Je vous prie d’agréer, Monsieur le premier ministre, l’expression de mes sentiments respectueux.
    marc
  • geofroid
    Le 22 Mars 2010 à 21 h 04 min
    Monsieur Juppé,
    Je trouve l'attitude de l'Allemagne très saine.
    Face à un groupe de doux rêveurs, il est bon que quelqu'un rappelle les réalités: nous n'avons plus de quoi payer.
    Au demeurant, la crise amène enfin la baisse de l'euro, à mes yeux salutaire, et dont la BCE ne voulait pas. Et pourquoi refuser l'intervention du FMI? il est fait pour cela.
    Cordialement,
    geofroid
  • JP Rodier
    Le 22 Mars 2010 à 20 h 27 min
    Monsieur le Premier ministre,
    J'aimerais avoir votre opinion et vos propositions en poussant l'analyse un peu plus loin.
    Avant l'Euro, un certain nombre de pays ,dont la France, prenaient régulièrement du retard en compétitivité par rapport à l'Allemagne et réglaient cela par des dévaluations périodiques qui entrainaient inflation importée et baisse du pouvoir d'achat réel masquée par une hausse du nominal.
    Puis les allemands ont accepté l'euro avec réticence. Ce que nous n'avons pas vu, ou pas voulu voir, c'est que la logique de l'euro est que tous les membres de la zone adoptent une politique fondée sur la compétitivité du pays, par la qualité des produits, par des salaires raisonnables, par des dépenses publiques et sociales maitrisées. C'est d'ailleurs la seule politique concevable dans le monde d'aujourd'hui et il est triste que nous n'ayons pas su le faire alors que l'Allemagne l'a fait sous l'impulsion de plusieurs chanceliers successifs.
    L'écart gigantesque qui s'est créé entre les quelques pays ayant une vision réaliste du monde et les autres est le problème de la zone euro aujourd'hui: elle est menacée d'éclatement à terme. Sur ce point, ne soyons pas naïfs: les faits seront plus têtus que les discours.
    A mon avis, les allemands ne seront prêts à une certaine solidarité avec les pays plus faibles que si ceux-ci engagent de façon crédible une politique qui leurs permettent de réduire le gap avec eux. C'est le deal qu'il faut faire et dans lequel la France peut jouer un rôle moteur...à condition de changer radicalement de discours et de ne pas oublier que le mot "crédible" est plus fort en Allemand que dans beaucoup d'autres pays.
    Je vous prie d'agréer, monsieur le Premier ministre, l'assurance de mes sentiments les meilleurs.
    JP Rodier
  • Christina
    Le 22 Mars 2010 à 19 h 18 min
    La solidarité, certes. Le petit hic, c'est que les états sont déjà si exsangues qu'ils n'ont plus les liquidités pour renflouer la Grèce. Allons-nous assister au tomber des dominos ? Les états européens vont-ils regarder les Etats-Unis et l'Angleterre faire fonctionner sans scrupule leurs planches à billets ? Si la Grèce est dans la tourmente, le Portugal, l'Espagne et l'Italie seront les suivants. Et nous suivrons. Il serait peut-être temps de formuler courageusement les véritables questions, non ?
    Christina
  • JCF
    Le 21 Mars 2010 à 12 h 00 min
    Monsieur l'ancien premier ministre de la république Française,

    Je lis régulièrement votre blog, comme je lis ceux des autres hommes politiques.

    Ce qui arrive pour la Grèce est le 1er acte ! Les autres vont suivre ! (Espagne, Portugal, Irlande, etc.. la France y arrivera forcément aussi !)
    L'histoire de la Grèce dans l'union européenne, se rapproche de l'histoire de l'immigration en France.
    Les pays européens seront vite lassés de payer pour les autres ! (l'Allemagne ?)
    Tout comme les Français vont prochainement se lasser de payer pour les étrangers !

    Presque tous les hommes politiques souhaitaient cette Europe ! Eh bien ces mêmes hommes politiques vont être responsables de cette déroute !

    L'Europe monétaire OUI. L'Europe de la défense OUI. Mais pour le reste, nous avions le temps. Il aurait été préférable de mettre de l'ordre chez nous, avant d'aller le mettre chez les autres !
    Seulement tous ces hommes étaient impatients de rentrer dans les livres d'histoire ! de se décorer, d'inaugurer, de briller, de frimer ! Les résultats sont bien tristes !

    Personnellement je suis resté depuis ma jeunesse, en admiration devant le patriotisme, les visions, et les actes du général Charles de Gaulle. Quel exemple !
    Actuellement, beaucoup de gens se réclament du Gaullisme ? En oubliant peut être un peu trop vite qu'ils étaient en tête des manifestations en 1968 pour le virer !

    En conclusion : l'Europe ne tiendra pas. La France est à la veille d'immenses conflits.

    Veuillez agréer, Monsieur l'ancien premier ministre de la république française, mes respectueuses salutations.
    JCF
  • jose maria ferreira lopes - Portugal
    Le 21 Mars 2010 à 02 h 10 min
    Trés bien M. Juppé. Paroles sages d´un vrai homme d`Etat.
    jose maria ferreira lopes  - Portugal
  • Arnaud
    Le 20 Mars 2010 à 23 h 46 min
    Les états ont beau avoir de puissants mécanismes de solidarité entre eux, c'est difficile de comprendre pourquoi il ne leur est à ce moment là pas autorisé de s'entre-aider pour renflouer la Grêce. Il doivent regarder passivement ce pauvre pays se faire attaquer et mettre de ce fait l'euro en danger. Pas très logique ce système.
    Arnaud
  • Bill64
    Le 20 Mars 2010 à 23 h 06 min
    Il y a pas longtemps, la coutume disait « Souscrivez un emprunt d état ou des obligations, car un état ne fait jamais faillite » , ce proverbe a vécu , suite à la faillite islandaise et grecque. Mais, pour aller plus loin, il faut parler de la gérabilité des économies. Car, cette affaire prouve qu agrandir l UE est ingérable et irresponsable. Tout ensemble de plus de 16 membres fait qu il a perte de la notion d égalité (référence à la psychologie). L agrandissement, à l anglaise, en un vaste marché ne peut qu être une zone de libre échange, avec des taxes douanières limitées. Une preuve est que l Angleterre veut rester un paradis fiscal, c est pour cela qu elle refuse d adopter l Euro. Rappel historique : Quand chaque pays avait sa monnaie, les déficits budgétaires excessifs entraimaient des dévaluations, et le fonctionnement de la planche à billet. Maintenant avec l Euro, cela entraîne la faillite d un état dispendieux. Alors, revenir à une UE à 16 membres seraient plus raisonnable. Mais quand on se souvient que le président actuel du FMI proposait d élargir l UE à toute la zone méditerranéenne, on voit tout de suite la conséquence, l EU deviendrait l OMC et la BCE deviendrait le FMI, qui ne sont pas des modèles de gestion du monde.
    Bill64
  • BAYNICE
    Le 20 Mars 2010 à 21 h 13 min
    Monsieur Juppé,

    Je suis d'acord avec votre analyse. Nous avons en Europe la chance d'avoir une organisation régionale qui a permis à beaucoup de ses membres de s'ancrer dans la démocratie et le bien-être économique et social. Je suis assez attristée par le manque de solidarité actuel. Et je me pose la question du soutien et de l'aide dont a bénéficié l' Allemagne au moment de la réunification.
    Peut-être que nous n'en serions pas là si nous avions continué à fonder l'UE sur les relations franco-allemandes. Notre Président actuel a commis beaucoup de maladresses à cet égard.
    Enfin, j'avais beaucoup d'espoir dans l'application du traité de Lisbonne. Or, chaque Etat continue à jouer en solo et se croit capable de demeurer un acteur dans le monde d'aujourd'hui. Cela est particulièrement inquiétant pour l'avenir. Le manque de solidarité entre nous, l'absence d' une réelle gouvernance politique et économique font de l'UE un acteur peu crédible sur la scène internationale. Pendant ce temps, les autres puissances placent leurs pions et arrivent à faire prévaloir leurs idées. Nous avons besoin de quelqu'un qui ait le courage de parler des vrais enjeux au niveaux de la planête. Il y va de la survie de nos valeurs et de nos civilisations.
    Respectieusement à vous.
    BAYNICE

Ajouter un commentaire

Bonjour, vous avez pris le temps de me lire et me répondre.
Je tenais à vous remercier de cette forme d'engagement.
Rien que de m´apporter une réponse montre que nous partageons une passion, celle de notre pays. Pour ma part , je suis partisan du dialogue et, je vous remercie de l'avoir entamé avec moi.

Bien cordialement.
Alain Juppé

Les derniers tweets

Sur Facebook

GALERIE INSTAGRAM

Bordeaux