Blog Notes d'Alain Juppé

Dîner avec Francis Fukuyama

Publié le 22/02/2005 par Alain Juppé

Denis Tillinac et son équipe des éditions de La Table Ronde nous convient à dîner à l’occasion de la sortie en France du dernier livre de Francis Fukuyama. Autour de la table, je retrouve aussi Guy Sorman.
Discussion à bâtons rompus, où l’anglais et le français alternent.
J’interroge Fukuyama sur les idées directrices de son nouveau livre, que je n’ai pas encore lu. Avec un sourire malin, qui s’adresse surtout à Sorman, il me répond qu’il y traite du rôle de l’Etat et de ses bienfaits…A lire.
J’avais été frappé par les dernières phrases de son Grand Bouleversement ( en anglais The Great Disruption) dont la traduction française est sortie en 2003, je cite:
« Il semble que deux processus fonctionnent parallèlement. Dans la sphère de la politique et de l’économie, l’histoire paraît progressiste et linéaire : à la fin du XX° siècle, elle a connu son apogée dans la démocratie libérale, comme la seule solution viable pour les sociétés technologiquement avancées. En revanche, dans la sphère de la société et de la morale, l’histoire semble être cyclique, l’ordre social connaissant des flux et des reflux en l’espace de plusieurs générations. Rien ne garantit qu’il y aura des améliorations dans le cycle. Notre seule raison d’espérer réside dans les puissantes capacités innées de l’homme à reconstituer l’ordre social. Du succés de ce processus de reconstitution dépend le sens de l’Histoire. »
Si je comprends bien, la pensée de Fukuyama est plus complexe que la caricature qu’on a parfois donnée de « la fin de l’histoire »…

Au hasard de la conversation, je note :
– une vision de l’état actuel de la société américaine assez différente de celle de S. Huntington, et notamment une plus grande confiance dans la capacité de cette société à intégrer, avec le temps, l’immigration d’origine hispanisque; les progrès spectaculaires des églises protestantes en Amérique centrale et latine peuvent aider. (Sorman souligne au passage, et à ma grande surprise, que ces mêmes églises progressent aussi beaucoup en France, dans les populations immigrées non-arabes).
– un grand optimisme sur l’évolution de l’Afghanistan et de l’Irak et sur les progrès qu’y fait la démocratie.
– de l’inquiétude sur l’évolution de la Chine, puissance économique mais aussi puissance militaire, inquiétude de plus en plus vive au Japon dont les relations avec la Chine se tendent.
– du scepticisme sur l’utilisation de la force armée contre la Corée du Nord et même l’Iran, ce qui nuance l’impression de bellicisme que j’avais ressentie lors de mon passage à New-York le mois dernier, au moins vis-à-vis de l’Iran.
Bref, une soirée stimulante…
22/02/05

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5 commentaires pour « Dîner avec Francis Fukuyama »
  • denis pigeaud
    Le 06 Mars 2005 à 20 h 08 min
    pas uniquement parmi les populations non arabes mais aussi parmi ces dernières et particulièrement chez les jeunes femmes qui désirent rester dans leur foi monothéiste mais ne se reconnaissent plus dans l'islam.
    simultanément des églises protestantes "indigènes" progressent en kabylie autant par désir d'affirmer une différence ethnique que parceque l'islam qui leur est proposé ne correspond pas à leurs valeurs.
    denis pigeaud
  • Bruno BOUCHACOURT
    Le 25 Février 2005 à 08 h 50 min
    47 ans, 3 enfants, une situation professionnelle me permettant un relatif confort matériel, je ne ne vote plus depuis sans doute une quinzaine d'années.
    J'ai entamé récemment les démarches nécessaires auprès de ma mairie pour obtenir une carte d'électeur, et participer au futur référendum sur la constitution européenne.
    Je voterai non.
    Tant dans l'exercice quotidien de la gestion familiale (il faut dire que j'élève seul mes 3 enfants) que dans le cadre de ma profession (où j'ai la responsabilité, en tant que salarié, d'une filiale)j'ai toujours appris, et transmis, qu'on ne peut construire solidement que si les bases, les fondamentaux, sont solides et bien établis.
    Quel rapport avec le vote sur la constitution européenne ?
    Je pense que cette constitution, que je n'ai lue et que je ne lirai sans doute pas, n'est pas opportune. Comment peut-on placer au centre de nos préoccupations du moment ce type de non-évènement ? L'Europe est un monstre, incontrolable et surtout incontrôlé, qui échappe à toute autorité.
    Nous sommes passés à 25 membres, alors même que les règles de décision et de gestion à 15 en faisaient un agglomérat de nations rassemblées par on ne sait quel idéal, à défaut d'idée, commun ?
    Quel point commun peut-il y avoir entre un Royaume-Uni mû par une vision libérale à outrance, inspirée directement des Etats-Unis, et les pays nordiques qui promeuvent un modèle social, certes largement amendé, mais toujours très présent ?
    Où sont les progrès visibles de l'unité européenne ? Quid des taux d'imposition, des taux de TVA, des salaires minimum, de la durée du travail, de l'âge de la retraite, du montant de la retraite, de la politique familiale ?
    Par contre, pour fixer la taille minimum de la maille du chalut, ou le mode de fabrication du camembert, alors là on ne manque ni d'énergie ni de moyens pour empiler les uns sur les autres des règlements absurdes et déshumanisés.
    J'ai l'impression de revivre, à l'échelle européenne, ce qui fait le boulet de la France : un manque total de sens pratique et humain.
    Nos élites sont, pour la plupart, passées par l'entreprise. Qu'ont-elles retenu de cette expérience ? Ma vision est sans doute réductrice, mais je suis sûr qu'elle a le mérite justement de clarifier les choses (même si c'est sans doute un peu prétentieux).
    Sur la réglementation galopante : comment fonctionnerait une organisation, commerciale ou non, qui année après année, accumulerait les notes de service et les révisions du règlement intérieur ?
    Sur l'inefficacité de l'état :
    comment fonctionnerait une entreprise, qui, quel que soit son résultat annuel, continuerait d'entretenir une structure administrative constante et une dérive de ses coûts fixes ?
    Sur l'incapacité à réformer :
    Comment fonctionnerait une entité dont le dirigeant prendrait ses décisions en fonction des forces de pression (organisations syndicales, les différents services, les services de l'état) ?
    Sur l'exemplarité des dirigeants :
    Je sais que c'est un sujet qui vous touche certainement, et l'actualité nous rappelle en ce moment même que d'autres subissent les mêmes revers.
    Comment exiger des hommes que l'on a la responsabilité de diriger des efforts et des sacrifices quand soi-même on profite d'avantages inouïs et hors d'atteinte du commun des mortels ? Je n'ai pas la prétention de vous juger, mais il me semblait qu'un homme politique devait être encore plus citoyen que n'importe quel autre de ses contemporains. Il ne semble pas que ce soit le cas.

    Pour conclure, je ne peux souscrire à une constitution alors même que rien n'est réglé dans notre propre pays, et ce depuis Valéry Giscard d'Estaing, qui a marqué par son arrivée la fin de l'engagement politique.
    Et je ne parle même pas de la Turquie !

    Tout ceci, j'en conviens, est sans doute un peu brouillon, écrit dans l'urgence avant de partir travailler, mais si vous en avez le temps, je serai tout de même très heureux de vous lire.

    Cordialement,
    Bruno BOUCHACOURT
  • Ronald Tai
    Le 23 Février 2005 à 12 h 56 min
    Au-delà de l’intérêt de vos sujets de préoccupation – et désormais de la qualité globalement, pour ce que je peux en lire, de la réaction de vos lecteurs -, sur ce coup là vous ne me convainquez pas sur la subtilité de la pensée en question, voire même me rassérénez après un léger doute utile : ôter en effet la sphère politique et économique de l’histoire, qualifiée dans ce cas là de linéaire, en renvoyant le caractère cyclique à la sphère sociale et morale semble être une démarche basée sur une conception un peu simple du progrès en général et probablement une esquive travaillée de l’auteur (F Fukuyama). Si l’on convient de ce que l’histoire est linéaire s’agissant de l’essentiel, la démocratie et l’économie de marché telles que nous les pratiquons constituant l’extremum, il s’agit bel et bien de la fin de l’histoire car toute autre conception de la démocratie et de l’économie de marché, évidemment améliorée, introduirait une rupture que notre caractère humain – nous n’aurions pas changé - rendrait cyclique. Il faudrait donc concevoir que ces pratiques ont atteint leur optimum et qu’aucun progrès conceptuel n’est envisageable. Au-delà du divorce entre ces pratiques, dont la part positive est incontestable, et les aspirations individuelles marquées par un fort besoin de sens, et de la présence par ailleurs d’une part négative dramatique – les exclusions nationales et l’exclusion internationale : jamais les sociétés riches et le monde n’ont à ce point été divisés en deux – les faits accordent rarement la linéarité au progrès, s’agissant du genre humain en général, s’agissant de la connaissance en particulier : je ne connais aucune discipline où il n’y a pas eu de telles ruptures, c’est flagrant en physique, s’agissant de la description de la matière, mais également, de mon point de vue, en philosophie s’agissant de la description de notre condition. Et des échelles de temps peu compatibles avec l’immédiat et donc les approches ad hoc. Cette non linéarité est d’ailleurs vraisemblablement consubstantielle à la démarche de l’esprit et donc à l’idée que nous nous faisons du genre humain.
    Mais vous, Mr Juppé, indépendamment de Mr Fukuyama, quel est donc l’état de votre réflexion sur l’histoire, à ce moment de notre histoire ?

    Merci de parler de F. Fukuyama ou S. Huntington

    Bien à vous,

    R. Tai
    Ronald Tai
  • Claire ROGER
    Le 22 Février 2005 à 20 h 23 min
    Cher Alain,

    Vous parlez sur ce blog du film espagnol lié au handicap, et cela me fait penser que Jacques Chirac a fait une déclaration à l'Elysée sur ce même sujet et la secrétaire d'Etat a élaboré une fabuleuse loi en la matière.
    Je suis la compagne d'une personne devenue tétraplégique à la suite d'un accident en Formule 1 lors du Grand Prix du Brésil en 1989. Alors je peux mesurer les avancées d'une telle loi en matière de reconnaissance du handicap et de sa prise en compte en matière d'aides humaines et techniques. Enfin, grâce à cette loi nous pourrons vraiment parler d'insertion sociale, professionnelle et familiale . Mais je n'oublie pas les moments par lesquels nous passons, nous les aidants familiaux, les épreuves sur notre route, les demandes rares ou incessantes de ceux que l'on aime pour qu'on les aide à finir leur jour dignement. Parce que leur vie n'est que bataille, leur jour ne sont qu'épreuves et leurs nuits que cauchemars. Mais parfois grâce à de lourdes batailles des bons moments jaillissent, et là que la vie est belle, que la vie est douce... Comprenons que nous nous battons non pas pour que leur vie soit heureuse, (d'ailleurs qui a une vie pleinement heureuse tout le temps ?) mais pour contribuer à leur accorder de bons moments, de doux moments, de tendres moments, des rires et de la joie ... Cette loi nous le permettra et je suis vraiment fière que nous, la droite, nous ayons été à la hauteur d'un tel enjeu. J'aurais aimé que vous vous manifestiez sur ce sujet, parce qu'il s'agit d'un vrai enjeu humain. Mais ce film, que je n'ai pas vu mais que je devine, vous montrera que le respect de la vie c'est le libre choix, même s'il ne correspond pas au nôtre.
    Je vous embrasse

    Claire Roger
    Claire ROGER
  • Bernard Jouannaud
    Le 22 Février 2005 à 20 h 08 min
    Monsieur le premier ministre,

    Je découvre votre site. Et cela me donne l'occasion de vous remercier en tant que Bordelais de la périphérie (Artigues)pour l'énorme travail que vous avez réalisé ces dernières années afin de redonner à cette ville sa beauté et son dynamisme. Les hommes politiques font souvent l'objet de critiques. Il me semble nécessaire de savoir aussi reconnaitre les choses, et le dire aux intéréssés. Oui Bordeaux est aujourd'hui magnifique et je ne suis pas le seul à le dire. Domicilié à Artigues mais voyageant professionnellement sur toute la France, j'écoute les gens et je constate que sur ce point les certitudes politiques s'estompent et trouvent presque un consensus intelligent. Sans doute pas de tout le monde, mais d'une grande majorité. Et je tenais à vousle dire. Quel plaisir de se promener dans la ville ou sur les quais et de redécouvrir ce qui pourtant nous était si familier. Plus encore, l'activité économique est dynamisée et Bordeaux fait partie des métropoles qui comptent vraiment désormais.
    Je regrette profondément les clivages entretenus par certains leader politique ou qui se prétendent ainsi. J'évoque ici le cas de la commune d'Artigues qui par le sectarisme de son Maire développe une politique partisane et idéologique. Quel dommage que l'opposition ne s'intéresse pas vraiment au sort des 47 % des électeurs qui n'ont pas voté pour ce maire.

    Je souhaite vivement que vous puissiez le plus rapidement possible retrouver des fonctions nationales et vous adresse tous mes encouragements pour cela.

    Trés sincèrement
    Bernard Jouannaud

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Bonjour, vous avez pris le temps de me lire et me répondre.
Je tenais à vous remercier de cette forme d'engagement.
Rien que de m´apporter une réponse montre que nous partageons une passion, celle de notre pays. Pour ma part , je suis partisan du dialogue et, je vous remercie de l'avoir entamé avec moi.

Bien cordialement.
Alain Juppé
Alain Juppé 2017
5 ans pour l'emploi
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