Blog Notes d'Alain Juppé

Entretien exclusif avec La Gazette des Communes

Publié le 02/11/2015 par Alain Juppé

A la veille de la fusion, cette semaine à Lyon, entre l’Association des maires de grandes villes de France et de l’Association des communautés urbaines de France, Alain Juppé, maire de Bordeaux et président de la métropole de Bordeaux, a accordé un grand entretien à La Gazette. Retrouvez ci-dessous les questions-réponses. 

Comment jugez-vous le découpage des régions ?

Sauf à faire un Etat fédéral en France, il ne s’imposait pas. Ma région, l’Aquitaine, avait toute sa logique. A la place, on a reconstitué le grand-duché d’Aliénor d’Aquitaine. Résultat de ces grandes régions : l’échelon départemental devient incontournable, sauf à casser l’indispensable proximité entre le citoyen et l’administration territoriale. Cette réforme n’était pas la bonne. Cela dit, elle existe. Ceux qui expliquent qu’ils traceront un trait sur cette réforme pour revenir au système antérieur ne sont pas sérieux. Les élus locaux ont besoin de stabilité, et non de réformes qui se succèdent les unes aux autres.

La fusion, sur le territoire du Grand Lyon, entre la communauté urbaine et le conseil général, est-elle transposable partout ?

C’est la bonne direction, mais je ne suis pas certain que le conseil départemental de la Gironde soit dans le même état d’esprit que le conseil général du Rhône… Nous allons y aller par étapes. Il est déjà complexe de transformer une communauté urbaine en métropole en mutualisant les services. La métropole ne peut pas reprendre d’emblée toutes les compétences sociales du département.

Êtes-vous pour une recentralisation de ces compétences sociales, comme le préconisent certains présidents de départements ?

Dans l’exercice de ses fonctions, le département est une boîte aux lettres qui voit passer les crédits et les redistribue. La définition de ces politiques de solidarité devrait être du domaine de l’Etat. Sur ces sujets, la décentralisation n’a pas été opportune.

Ne risque-t-on pas d’assister à une guerre entre les métropoles et les régions sur le front économique ?

Là aussi, on a monté une usine à gaz : le schéma régional de développement économique et d’internationalisation. A l’origine, ce « machin » était prescriptif. Mais, moi, je n’imaginais pas trente secondes que la métropole de Bordeaux n’ait pas sa stratégie et ses outils de développement économique… Il est prévu, maintenant, en cas de désaccord que la métropole puisse adopter son propre schéma. Celui-ci sera « pris en compte ». C’est-à-dire ? Le schéma de la région s’imposera-t-il ou les métropoles auront-elles voix au chapitre ? Tout cela se règlera, hélas, dans le conflit.

Souhaitez-vous l’élection au suffrage universel direct sans fléchage de l’ensemble des conseils métropolitains en 2020 ?

Veut-on effacer totalement la commune ? La France n’est pas mûre pour cela. L’identité communale reste la base, et l’élu communal le plus accessible à nos concitoyens, même si l’essentiel des compétences peut s’exercer à l’étage communautaire. Le fléchage des conseillers communautaires, à l’occasion des municipales est déjà un premier pas… J’observe d’ailleurs que, désigné au second degré, le Sénat est une assemblée démocratique. Les maires eux-mêmes sont élus par les conseils municipaux, et non par les citoyens.

La baisse des dotations est-elle soutenable ?

Je ne suis pas contre toute baisse car la gestion locale n’est pas irréprochable. Le mouvement de l’intercommunalité a abouti à une inflation des effectifs. Les régions, pour l’essentiel à majorité socialiste, s’en sont donné à cœur joie dans les recrutements… Il faut donc faire des économies, tout le monde est d’accord. Ce que je conteste, c’est la brutalité de ces baisses. Citez-moi un autre exemple d’économie budgétaire de 11 milliards en trois ans ? On nous a refusé un étalement sur cinq ans. Et en même temps, on nous colle sans cesse des dépenses supplémentaires. Il n’y a pas que les rythmes scolaires… Maintenant, l’Etat m’envoie la note quand il y a eu une manifestation sur la voie publique. Jusqu’à présent, j’ai refusé de payer. C’est à l’Etat, que je sache, d’assurer l’ordre public !

Les maires n’en font-ils pas trop ?

Ils subissent le tour de passe-passe incroyable du Président de la République. François Hollande diminue après les avoir massivement augmentés les impôts nationaux de 2 milliards d’euros. Il dit « Je suis l’homme qui baisse » ! Mais c’est le même qui rafle l’argent des collectivités locales. Les maires sont obligés soit de réduire leurs investissements, soit d’augmenter les impôts. Et ce sont eux qui sont désignés du doigt.

N’y a-t-il pas un petit hiatus entre votre position sur les dotations et votre souhait de réduire les dépenses publiques de 100 milliards durant la prochaine mandature ?

Où sont les vraies économies ? La baisse des effectifs dans la fonction publique, la retraite à 65 ans, des indemnités de chômage calibrées pour favoriser le retour à l’emploi, la fin du tiers payant généralisé, un coup d’arrêt à la profusion d’aides sociales dont le cumul fait qu’il est parfois moins avantageux de travailler qu’être inactif, entre autres. Les collectivités ont déjà payé, et elles ne représentent que 20% des dépenses publiques. Après 2017, il ne faudra plus de baisse aveugle des dotations mais un contrat de stabilité sur l’ensemble de la mandature signé entre l’Etat et les collectivités où chacun s’engage, l’Etat à arrêter les transferts de charges et à mettre fin à la dérive normative, les collectivités à faire des efforts de gestion à un rythme soutenable.

Les collectivités n’ont-elles pas trop investi ?

Les maires font-ils trop d’écoles, de crèches et de logements ? L’investissement et les dépenses somptuaires de quelques-uns ne doivent pas masquer l’essentiel, la satisfaction des besoins collectifs. Le risque, aujourd’hui, c’est qu’à la baisse brutale des dotations de fonctionnement réponde une chute de l’investissement. Il faut donner aux collectivités le temps de faire des économies de gestion pour préserver l’investissement.

Existe-t-il encore un clivage gauche-droite en matière de gestion locale ?

La métropole, comme auparavant la communauté urbaine, est dans une cogestion. Je ne sais donc pas ce qu’est un tramway de gauche et un tramway de droite. Cela dit, il y a souvent plus de laxisme en matière de gestion des effectifs dans les collectivités de gauche que dans celles de droite. On y embauche beaucoup…

Êtes-vous favorable au non-remplacement de tous les agents qui partent à la retraite, ainsi que le préconise la Cour des Comptes dans son dernier rapport du 13 octobre 2015 sur les finances locales ?

A Bordeaux Métropole, ma politique c’est zéro embauche. Quand on prend une nouvelle compétence, on me demande dans les services de créer un emploi d’ingénieur supplémentaire ou de gestionnaire supplémentaire. La réponse est « niet ». On fait avec les agents transférés des communes. Davantage que l’Etat, nous faisons de la gestion prévisionnelle et pluriannuelle. Sur les cinq années devant nous, nous sommes sur une progression de la masse salariale de 1,75 %. C’est extrêmement vertueux, compte tenu du glissement vieillesse technicité, de l’augmentation des cotisations à la Caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales, etc.

Ne convient-il pas, malgré tout, d’assouplir le statut de la fonction publique afin de réduire les frais de fonctionnement des collectivités ?

Il est normal que les fonctionnaires soient protégés contre les pressions et disposent d’un statut, notamment lorsqu’ils exercent des fonctions régaliennes comme les militaires, les policiers, les magistrats ou les enseignants. Mais le statut ne doit pas être un prétexte pour maintenir des rigidités de gestion qui accroissent le coût du service et dégradent sa qualité. Qu’ai-je fait, lorsque j’ai réformé France Télécom ? J’ai dit que les nouveaux arrivants prendraient un statut de droit privé et que ceux déjà en fonction pourraient choisir entre le statut de droit privé ou le maintien du statut de droit public. C’est sans doute une piste qu’il faut tracer pour la fonction publique territoriale…

Etes-vous favorable également au rétablissement du jour de carence dans la fonction publique ?

Un jour, c’est le minimum. Deux jours ne me choqueraient pas. Dans le privé, c’est trois. Le jour de carence était donc une mesure d’équité et sa suppression une grossière erreur du pouvoir actuel. Sa mise en œuvre avait fait baisser l’absentéisme de courte durée pointé par la Cour des Comptes. Dans certaines communes, les agents sont à 32 heures. Passer aux 35 heures légales est un impératif. Faisons aussi évoluer les effectifs dans le sens d’une plus grande productivité pour assurer un meilleur service à nos concitoyens.

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Bonjour, vous avez pris le temps de me lire et me répondre.
Je tenais à vous remercier de cette forme d'engagement.
Rien que de m´apporter une réponse montre que nous partageons une passion, celle de notre pays. Pour ma part , je suis partisan du dialogue et, je vous remercie de l'avoir entamé avec moi.

Bien cordialement.
Alain Juppé
Alain Juppé 2017
5 ans pour l'emploi
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