Blog Notes d'Alain Juppé

Entretien La Tribune

Publié le 02/04/2015 par Alain Juppé

LA TRIBUNE — Comment analysez-vous les résultats des élections départementales dont le second tour s’est traduit par une victoire  de la droite qui a reconquis 28 conseils généraux face à la gauche ?

Alain Juppé — Tout d’abord, les Français se sont plus mobilisés que prévu : ils ont bien compris l’importance de ce scrutin. Je vois dans ce succès la démonstration d’une forte dynamique de la droite et des centres. J’ai fait campagne dans de nombreux cantons et partout j’ai vu une profonde volonté d’union.

Les Français ont aussi montré que malgré l’activisme du Premier ministre, ils n’ont pas confiance dans la manière dont le pays est actuellement gouverné.

Enfin, il n’y a pas de vague en faveur du FN, contrairement à ce que nous avons entendu.

Cette élection montre qu’à condition de poursuivre le travail d’explication, il est possible de convaincre les Français que le programme du Front national est démagogique et inconsistant, et qu’il y a une seule force d’alternance possible par l’alliance de la droite et du centre.

C’est la stratégie que j’ai constamment préconisée ces derniers mois et je compte bien la renforcer pour engager le dialogue avec les Français et préparer les échéances de 2016 – les primaires à droite -, et de 2017, l’élection présidentielle.

Après une traversée du désert au début des années 2000, vous êtes aujourd’hui l’homme politique le plus apprécié des Français. Comment l’expliquez-vous ?

J’ai tout vécu dans ma carrière politique. J’ai été très impopulaire à certains moments, notamment lorsque j’étais Premier ministre.

À l’époque, André Santini disait qu’à force de descendre dans les sondages, je finirais par trouver du pétrole !

Aujourd’hui, c’est plutôt l’inverse, mais j’en connais les aléas. Donc je ne m’emballe pas. Je prends le temps d’écouter les Français et de construire un projet avec eux. Je crois en la démocratie collaborative, en la nécessité d’associer les citoyens au changement, comme je le fais à Bordeaux.

J’ai entrepris un tour de France pour rencontrer la société civile dans toute sa diversité. J’organise des tables rondes avec des entrepreneurs, des professeurs, des médecins, des responsables associatifs…

L’objectif est d’écouter les idées et de faire remonter les propositions.

Comment abordez-vous la future primaire à droite, prévue pour 2016 ?

Comme je l’ai déjà dit, je serai candidat. S’il s’agit d’une primaire ouverte à tous les sympathisants de la droite et du centre, j’aurai ma chance.

En revanche, si le scrutin est « bidouillé » pour rééditer le scénario de l’élection du président de l’UMP, cette élection ne sera pas de nature à créer une véritable dynamique. Si la deuxième option prévaut, je me présenterai donc, je l’ai déjà annoncé, au premier tour de l’élection présidentielle en 2017.

Vous venez de publier une réédition de votre livre de 1999 intitulée Montesquieu, le moderne. Vous y glorifiez « l’esprit de modération » du philosophe des Lumières. Vous considérez-vous comme le Montesquieu de la droite française ?

Comme beaucoup, j’avais de Montesquieu une image très austère. C’était au contraire un homme très dynamique, un entrepreneur à succès dans le négoce du vin de Bordeaux et un penseur libéral.

Contrairement à ce qu’on peut penser, la modération n’a rien à voir avec la mollesse. Montesquieu expliquait qu’il est toujours plus facile de se laisser aller à l’exagération et de dériver vers les extrêmes plutôt que de tenir des propos raisonnés. C’est malheureusement ce qui se passe aujourd’hui.

Or, je pense qu’il faut avoir le sens de la mesure pour gouverner. La mesure est une discipline, pas une facilité.

Qu’est-ce qui vous différencie de votre rival Nicolas Sarkozy ?

C’est très simple : regardez-nous ! Nous avons beaucoup de choses en commun car nous sommes de la même famille politique. Comme lui, je pense que la laïcité doit fonctionner dans les deux sens. Chacun doit pouvoir vivre sa religion librement mais toutes les religions doivent respecter les principes de l’État.

En revanche, il n’est pas nécessaire de verser de l’huile sur le feu en permanence. Sur les menus dans les cantines, par exemple, il faut laisser le choix aux élèves. C’est ce qui se passe à Bordeaux comme dans toutes les villes et cela fonctionne très bien. De même, voir une étudiante avec un foulard sur la tête à l’université ne m’indigne pas. Calmons-nous ! Exciter le sentiment antimusulman ne sert à rien.

Le FN monopolise le débat politique. Comment vous positionnez-vous par rapport à lui ?

Il est très difficile de débattre du FN aujourd’hui. Lorsqu’on critique ses propositions, que j’avais qualifiées d’imposture, ses électeurs se sentent agressés et humiliés. Contrairement à ce qui se dit, je ne pense pas que le vote FN soit un vote d’adhésion. Il s’agit davantage d’un rejet du fameux « système UMPS », ce qui, par ailleurs, n’a aucun sens.

Le programme du FN est démagogique et dangereux.

Sortir de la zone euro casserait la construction européenne et serait une aberration aux conséquences économiques désastreuses. Le FN prône l’irréalisable, comme le retour à la retraite à 60 ans, le maintien des 35 heures, l’augmentation brutale du Smic… Il faut le dénoncer.

Mais nous devons surtout affirmer notre projet et utiliser toutes les forces, y compris les centres, pour réussir l’alternance.

François Bayrou a laissé entendre qu’il ne se présenterait pas à l’élection présidentielle si vous gagnez les primaires. Une alliance entre l’UMP et le centre vous paraît-elle indispensable dès le premier tour  ?

Je précise que je n’ai pas d’accord avec Bayrou, car nous avons eu une divergence profonde en 2012 sur le choix du second tour.

Mais l’alliance avec ce qu’il représente est incontournable si nous voulons gagner.

À un moment donné, il faudra clarifier la situation. Je me revendique de tradition gaulliste, mais je suis libéral en économie car je pense que seules la libre entreprise et l’économie de marché sont créatrices de richesse.

Ma ligne politique est de donner de l’air à nos entreprises tout en maintenant un État fort qui assure sa responsabilité régalienne.

Quel regard portez-vous sur la situation économique de la France ?

La croissance stagne, le chômage ne diminue pas, les déficits ne baissent pas, la politique gouvernementale échoue, mais je reste optimiste. Nous restons la sixième puissance mondiale.

Nous avons des atouts formidables, notamment une jeunesse dynamique qui a l’esprit d’entreprendre. Notre réseau d’infrastructures figure parmi les meilleurs dans le monde. Nous avons aussi une épargne abondante, mais elle n’est pas suffisamment investie dans le financement des entreprises.

La France a énormément d’atouts, mais elle a besoin de grandes réformes structurelles.

Que vous inspirent les réformes actuelles du gouvernement ? La loi Macron sur l’activité, plutôt libérale, trouve-t-elle grâce à vos yeux ?

Il ne reste pas grand-chose dans la loi Macron des 6 milliards d’euros de pouvoir d’achat promis aux Français. Les notaires, des gens habituellement discrets, descendent dans la rue ! Ce n’est pas ainsi que l’on fait une réforme.

On trouve néanmoins des choses intéressantes dans la loi Macron, comme la libéralisation de certaines professions. Je suis aussi très critique sur la réforme des professions de santé portée par Marisol Touraine. Le tiers payant généralisé est une mauvaise réforme, car la gratuité génère de la surconsommation et trop de paperasse pour les médecins.

Nicolas Sarkozy propose de supprimer l’ISF. Qu’en pensez-vous ?

Je l’ai dit dès octobre dernier dans l’émission Des paroles et des actes. Pour relancer l’activité économique, il faut de la confiance. Abolir l’ISF enverrait un signal fort aux investisseurs. Il faut rapprocher notre système fiscal de celui de nos grands partenaires de la zone euro.

Je pense aussi que les normes et la réglementation paralysent les entreprises. C’est pourquoi je veux réformer le code du travail pour introduire de la souplesse dans les licenciements sans pénaliser les employés, la fameuse « flexisécurité ». Il faudra aussi remettre à plat, entre autres, le compte pénibilité, complètement ubuesque dans sa forme actuelle.

Comment réduire la dépense publique sans pénaliser les investissements, essentiels à la survie de secteurs comme les travaux publics ?

La dépense publique représente 57 % du PIB. Ce n’est pas tenable. Si l’on veut alléger les prélèvements fiscaux et les charges sur les entreprises, il faut réduire la dépense publique. L’effort doit porter principalement sur des économies de fonctionnement plutôt que sur l’investissement.

Mais cela pose le problème du financement des collectivités locales. Il faut donc trouver, comme je tente de le faire à Bordeaux, d’autres solutions, comme l’utilisation de fonds européens ou des partenariats public-privé. Heureusement, nous avons aussi des marges de manœuvre.

Dans le domaine de la santé par exemple, développer l’ambulatoire permettrait de réaliser d’importantes économies. Je ne veux pas du modèle américain où la dépense publique se situe autour de 30 % du PIB, car le modèle français est globalement bon. Mais il faudrait tendre vers la moyenne européenne.

Quels sont vos autres chantiers prioritaires pour réformer la France ?

En plus de la réforme indispensable de l’État et de la simplification fiscale pour donner de l’air à nos entreprises, je pense que l’éducation est la mère des réformes. Je voudrais faire de l’apprentissage une grande cause nationale, revaloriser le statut des enseignants et améliorer la formation dès l’école maternelle.

Vous êtes un Européen convaincu, mais les Français sont de plus en plus critiques vis-à-vis de l’Europe. Comment relancer l’envie d’Europe en France ?

Je veux réconcilier les Français avec l’idée européenne, car je crois profondément aux bienfaits de l’Europe. En revanche, il est clair que l’UE a besoin de réformes. Les chantiers prioritaires sont le renforcement de la zone euro, avec une fiscalité harmonisée dans les États membres, et le développement de politiques communes dans les secteurs d’avenir que sont le numérique et l’énergie.

En France, je pense que l’Europe porte injustement le chapeau pour des dysfonctionnements qui relèvent avant tout de la gestion nationale. C’est souvent notre propre administration qui en rajoute par rapport aux normes européennes. C’est ce que constatent notamment nos agriculteurs qui savent par ailleurs tout ce que leur a apporté la PAC.

La relance du projet européen nécessite un couple franco-allemand fort.

Or la France a perdu de sa crédibilité économique vis-à-vis de l’Allemagne. Elle doit se réformer pour retrouver son rang et redonner aux citoyens l’envie de croire à un projet européen. Beaucoup sont pessimistes. Moi, je crois que la France est réformable, même si ce sera long et difficile.

Venons-en à votre ville, Bordeaux, qui s’est transformée depuis que vous en êtes le maire et qui vient d’obtenir le statut de métropole. Quelle est votre vision pour le futur de Bordeaux ?

Aujourd’hui, plus de 50 % de la population mondiale vit dans des villes. Cette proportion est appelée à augmenter. Les enjeux d’avenir sont clairement dans les métropoles, car le monde du XXIe siècle est urbain.

Jacques Chaban-Delmas a bien géré Bordeaux pendant les quarante-sept ans de son mandat, mais sur la fin, la ville s’endormait. Nous l’avons réveillée en investissant, en construisant 45 km de tramway en dix ans, en modernisant et en embellissant la ville. Mais je ne m’en contente pas.

Mon objectif est de faire de Bordeaux une métropole de rang européen, qui soit à la fois à la hauteur d’autres pôles français, comme Marseille et Lyon, mais aussi de métropoles étrangères comme Barcelone. Pour jouer dans cette cour, Bordeaux doit atteindre une taille critique. Aujourd’hui, notre métropole compte près de 750 .000 habitants. Je vise le million d’ici à quinze ou vingt ans.

Comment comptez-vous attirer 250. 000 habitants supplémentaires, soit un tiers de la population actuelle de Bordeaux métropole ? N’est-ce pas un objectif trop ambitieux ?

Non, c’est possible si on s’y prend bien, car notre ville a la chance de se situer dans un bassin de vie attractif et dans une région en croissance démographique, ce qui n’est pas le cas partout. J’ai fixé quatre priorités pour mon mandat 2014-2020 : le logement, la mobilité, l’attractivité économique et le développement durable.

Le logement et la durabilité sont primordiaux, car il faut loger les nouveaux habitants tout en maintenant la qualité de vie, à laquelle les Bordelais sont très attachés. Heureusement, il reste des centaines d’hectares de terrain à aménager à l’intérieur même de la ville.

Par exemple, le nouvel écoquartier Ginko, achevé aux trois quarts, va créer 3 .000 logements supplémentaires desservis par le tramway. Nous allons aussi y installer des bureaux et de grands équipements publics comme la Cité des civilisations du vin, prévue pour 2016.

D’autres grands projets urbains sont en cours, comme le quartier Brazza sur la rive droite. Il devrait permettre d’accueillir 8 .000 habitants à partir de 2016. La future ZAC Bastide-Niel accueillera 3. 500 logements, 63. 000 m2 d’activités économiques et 54 .000 m2 d’équipements publics. Enfin, 50 .000 logements, situés le long des corridors du tramway, vont également être programmés.

Comment vous préparez-vous à l’arrivée de la LGV Sud Europe Atlantique, prévue pour 2017 ?

C’est une chance immense pour Bordeaux. Selon la SNCF, le trafic va passer de 10 millions de passagers annuels à 18 millions. L’aménagement et l’agrandissement de la gare ont commencé. Un centre d’affaires à vocation internationale, Bordeaux-Euratlantique, va être aménagé. Les infrastructures de transport sont essentielles, mais les financements posent problème à cause de la baisse des dotations de l’État aux collectivités locales.

Je rencontre de grandes difficultés pour financer le prolongement du tramway de 5 kilomètres pour desservir l’aéroport. Le même problème se pose pour la modernisation de la rocade, qui n’est pas entièrement à deux fois trois voies, ou pour relier les autoroutes entre elles afin d’éviter que les poids lourds empruntent la rocade.

Dans ce contexte économique difficile, il faut trouver des solutions avec des financements européens et des partenariats public-privé.

Quels sont les atouts de Bordeaux pour briller sur la scène nationale et internationale ?

Tous ces grands projets vont permettre de doper l’attractivité économique. Bordeaux ne s’appuie pas uniquement sur le vin, c’est aussi une place aéronautique et spatiale de premier ordre grâce à des grands groupes comme Thales ou Safran.

En obtenant le label French Tech, nous misons aussi sur la filière numérique pour créer des milliers d’emplois. Le tourisme sous toutes ses formes (affaires, loisirs, tourisme viticole) joue aussi en notre faveur.

La smart city, c’est-à-dire l’utilisation des nouvelles technologies pour créer une ville intelligente dans ses infrastructures et sa mobilité, est-elle l’une des clés de la métropole de demain ?

Assurément. Il faut favoriser des initiatives comme l’autopartage, le covoiturage ou la fluidité du trafic par des techniques de réseau intelligent. De nombreux projets sont en cours, comme un réseau de portiques Wi-Fi dans l’espace public ou la création d’un système d’information voyageurs avec des technologies sans contact.

Le développement du secteur numérique avec la French Tech va dans ce sens, Bordeaux a vocation à devenir l’une des plus « smart » des villes françaises.

Propos recueillis par Philippe Mabille avec Laurent Lequien et Sylvain Rolland.

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Bonjour, vous avez pris le temps de me lire et me répondre.
Je tenais à vous remercier de cette forme d'engagement.
Rien que de m´apporter une réponse montre que nous partageons une passion, celle de notre pays. Pour ma part , je suis partisan du dialogue et, je vous remercie de l'avoir entamé avec moi.

Bien cordialement.
Alain Juppé
Alain Juppé 2017
5 ans pour l'emploi
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