Blog Notes d'Alain Juppé

« La modération est une discipline »

Publié le 11/03/2015 par Alain Juppé

Alain Juppé publie une réédition de son livre sur Montesquieu. L’occasion pour le candidat à la primaire de l’avenir de célébrer les vertus de l’équilibre en politique et de s’interroger sur l’art de gouverner. Découvrez ci-dessous l’entretien que le Maire de Bordeaux a accordé cette semaine à l’hebdomadaire L’Express.

« Ce que j’apprécie le plus chez Montesquieu, c’est sa manière de souligner que la vertu de modération n’est pas la tendance naturelle de l’homme. C’est plus facile de se porter aux extrêmes et de caricaturer que de pondérer ses jugements. La modération est une discipline, pas une facilité ». 

« Par un malheur attaché à la condition humaine, les grands hommes modérés sont rares », écrit Montesquieu. Qui sont-ils, aujourd’hui, où sont-ils?

Il y a moi! [Rires.] Mais, dans le personnel parlementaire et parmi les élus locaux, c’est la dominante. Gérer une ville, c’est la plupart du temps travailler dans le consensus et non dans le clivage partisan.

Pourquoi la vie politique française se radicalise-t-elle lorsqu’on monte vers les sommets?

Les institutions – le scrutin majoritaire, auquel je demeure attaché – poussent aux clivages et aux confrontations. Il reste aussi en France un substrat idéologique, par exemple dans le monde syndical: l’anticapitalisme continue de peser à la CGT, alors que ce débat s’est atténué dans la plupart des autres pays européens, sauf aux extrêmes.

Montesquieu, c’est l’apologie du gouvernement modéré, « fondé moins, écrivez-vous, sur l’absolue séparation des pouvoirs que sur leur équilibre harmonieux ». Comment donner une actualité à ce principe?

L’expression « séparation des pouvoirs » n’existe pas sous la plume de Montesquieu, il parle d' »équilibre ». Si nous voulons un exécutif qui assume ses responsabilités, il faut arrêter de le paralyser en permanence. Cela ne me choque pas qu’à un moment donné, le 49.3 soit le seul moyen pour le gouvernement de faire prévaloir sa ligne politique. Je ne suis pas hostile au pouvoir législatif, mais je considère que le Parlement a essentiellement une mission de contrôle. L’inflation législative est une calamité.

Montesquieu vous aide-t-il à trouver la recette de l' »omelette » qu’il vous arrive d’évoquer, en souhaitant que l’on coupe les extrémités, donc les extrêmes?

Je doute que Montesquieu ait été un grand cuisinier! Beaucoup de clivages sont dépassés. Il y a une extrême droite, une gauche radicale; c’est entre les deux que des choses seront peut-être possibles. Quand je dis que, dans le Doubs, j’aurais voté pour le PS, j’ajoute que je ne mets pas sur le même plan les tenants de l’idéologie du Front national, parce qu’il y en a une, qui provoque chez moi une allergie totale et définitive, et un certain nombre de sociaux-démocrates issus du Parti socialiste. Tout dépend de la méthode. Je ne crois pas au débauchage individuel: François Mitterrand puis Nicolas Sarkozy s’y sont essayés, cela n’a pas marché. Cela doit se faire – et ce sera l’un des enjeux de l’élection de 2017 – sur un projet : après une présidentielle gagnée, lors des législatives: est-on capable,à ce moment-là, de faire un rassemblement du coeur central?

Cela aurait pu se passer après le 21 avril 2002… Ce fut une occasion ratée?

Sans doute.

Montesquieu, c’est également une certaine méfiance du Girondin à l’égard de la société parisienne. Considérez-vous que les élites françaises, dont vous êtes l’une des incarnations, sont une partie du problème?

Je suis devenu girondin, par imprégnation bordelaise vraisemblablement! Mais je ne pratique pas du tout le discours anti-élites. Un pays a besoin d’élites, tout le problème est celui de leur sélection. Si c’est par reproduction ou par cooptation, c’est insupportable. Il faut régénérer les élites, la vie politique le permet, voyez les dernières municipales. Par ailleurs, je n’admets pas la critique selon laquelle je serais coupé des réalités. Dans ma fonction de maire, je suis en permanence sur les trottoirs depuis vingt ans. J’ai encore passé, il y a quelques jours, trois heures dans une association de prévention à Bondy, dans la Seine-Saint-Denis, comme je le fais lors de chacun de mes déplacements.

Montesquieu, c’est l’éloge de la tolérance en matière de religion. Qui doit faire un effort en premier, l’Etat ou les musulmans?

C’est un mouvement à double direction. La République doit garantir la liberté de religion et combattre tout ce qui la met en cause. En sens inverse, les religions doivent accepter la prévalence de la loi civile sur les lois religieuses et le respect des valeurs fondamentales, au premier rang desquelles je mets l’égalité des femmes et des hommes. N’oublions pas que la loi de 1905 a entraîné l’évacuation d’églises par les gendarmes! Et l’Eglise catholique a fini par accepter la République. L’islam doit faire ce travail d’autoanalyse. Les musulmans n’aiment pas qu’on le leur dise, mais c’est à eux de le mener et de prendre leurs responsabilités. Il faut une réforme en profondeur du CFCM [Conseil français du culte musulman], qui ne doit pas être simplement le rassemblement de représentations diplomatiques étrangères, mais l’émanation de l’islam de France – je n’ai pas encore le mode d’emploi. Il faut progresser dans la validation des imams. Et nous devrions exiger, pour toutes les religions, le prêche en français, même si on peut naturellement prier dans une langue étrangère.

Etes-vous favorable à l’interdiction du voile à l’université?

Arrêtons de fantasmer sur certains sujets. Qui cela gêne t-il qu’une femme porte un foulard sur la tête? Je ne parle pas de la burqa, évidemment, la loi a fixé l’interdiction. A l’école, il est normal qu’il y ait une neutralité religieuse absolue. A l’université, ce sont des adultes! En revanche, ne tolérons pas qu’à l’hôpital quelqu’un refuse d’être soigné par une personne de sexe différent; n’acceptons pas que certains horaires de piscine soient réservés aux personnes de même sexe – voilà où serait le vrai « apartheid », ce n’est pas celui qu’a évoqué Manuel Valls. Mais ne provoquons pas des débats hors de saison. A l’école, je suis contre l’édiction d’une obligation de fournir un repas conforme à un rite religieux, je suis pour une offre diversifiée, afin que chacun puisse y trouver son compte. C’est d’ailleurs ce qui se passe!

Montesquieu annonce-t-il… Ségolène Royal et sa démocratie participative? Est-ce un concept que vous faites vôtre?

Le mot ne me fait pas peur, et ce n’est pas nouveau! En 1977, j’ai rédigé pour le RPR un fascicule sur la démocratie du quotidien… Aujourd’hui, j’appelle cela la démocratie continue. On a les outils au niveau local; au niveau national, on n’a pas encore les moyens d’une participation à la décision. Je ne suis pas convaincu par le référendum tel qu’il est pratiqué en Suisse. Mais, dans l’élaboration de mon programme pour 2017, je tente la coconstruction: j’ai déjà recueilli des milliers de contributions.

Montesquieu, c’est une manière de vanter un libéralisme à visage humain. Est-ce une expression que vous revendiquez pour vous définir?

On ignore généralement la pensée économique de Montesquieu. Mais oui, le libéralisme à visage humain, cela me convient. Il faut la liberté. Et je m’interroge d’ailleurs sur la pertinence du principe de précaution: à force d’ouvrir le parapluie, on stérilise le goût du risque. Cela ne m’empêche pas d’affirmer le rôle de l’Etat. Après avoir fait preuve d’un colbertisme excessif, on en arrive à dire que l’Etat n’a plus de rôle à jouer. Or nous avons besoin d’un Etat fort, notamment dans le domaine régalien. Je veux marcher sur ces deux pieds, c’est une manière de pratiquer la modération.

« Quand il n’est pas nécessaire de faire une loi, il est nécessaire de ne pas en faire. » Et vous vous interrogez: faut-il légiférer sur l’euthanasie? Une proposition de loi sur la fin de vie est débattue en mars à l’Assemblée.

Voilà une citation qui devrait être inscrite sur le fronton de l’Assemblée! Je n’imagine pas que l’on puisse indiquer dans une loi les circonstances précises dans lesquelles on peut débrancher un malade. C’est une affaire de conscience, de familles, de médecins. A part quelques cas très médiatisés, c’est ainsi que cela se passe. La loi Leonetti, votée par consensus, les dernières propositions des députés Alain Claeys [PS] et Jean Leonetti [UMP] me semblent avancer dans la bonne direction, mais il ne faut pas aller jusqu’au suicide assisté ou à l’euthanasie, ce serait encore susciter un clivage inutile.

Que vous inspirent ces citations que, parmi d’autres, vous retenez dans votre livre? « Les peuples sont très attachés à leurs coutumes; les leur ôter violemment, c’est les rendre malheureux; il ne faut donc pas les changer, mais les engager à les changer eux-mêmes. »

C’est une version idéale de la réforme, il faut parfois les pousser un peu. Exemple: la retraite. On s’est arrêté en chemin, on ira vers les 63 ans et même 65, au fur et à mesure de l’allongement de l’espérance de vie.

« Pour faire de grandes choses, il ne faut pas être un grand génie, il ne faut pas être au-dessus des hommes, il faut être avec eux. »

C’est ma citation préférée, d’une modernité étonnante!

Est-ce à dire que Montesquieu est plus moderne que de Gaulle?

Tout dépend des circonstances historiques. Le 18 juin 1940, être au milieu du peuple français n’était pas forcément la bonne réponse! On a parfois besoin de personnages atypiques comme de Gaulle. Quand je pense à ses relations avec Roosevelt ou Churchill, à la manière dont il arrive à Londres en disant « Je suis la France », il faut être un peu fou! Cela prouve que la normalité est parfois un danger redoutable…

Une ultime réflexion de Montesquieu: « Il faut changer de maxime d’Etat tous les vingt ans, parce que le monde change. » Quelle maxime proposez-vous à la France pour les vingt prochaines années?

Vivre avec son temps. S’adapter en permanence. Faire confiance au progrès. Jouer à fond la carte des nouvelles technologies. S’ouvrir au monde. Ne pas avoir peur! La France a tous les moyens pour rebondir. Une élection présidentielle se joue sur la relation entre le peuple et un homme. Il faut inspirer la confiance. La question est non pas tant « Qu’allez-vous faire? », mais « Qu’est-ce qui nous garantit que vous allez le faire? ». J’y répondrai.

Montesquieu, par Alain Juppé.

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Bonjour, vous avez pris le temps de me lire et me répondre.
Je tenais à vous remercier de cette forme d'engagement.
Rien que de m´apporter une réponse montre que nous partageons une passion, celle de notre pays. Pour ma part , je suis partisan du dialogue et, je vous remercie de l'avoir entamé avec moi.

Bien cordialement.
Alain Juppé
Alain Juppé 2017
5 ans pour l'emploi
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