Blog Notes d'Alain Juppé

[TRIBUNE] L’Europe de la Défense : du projet à l’impératif

Publié le 26/06/2015 par Alain Juppé

L’« Europe de la Défense », qui doit être l’objet cette semaine des discussions du Conseil européen, est née d’une ambition de bon sens : permettre à l’Union européenne d’agir de façon autonome sur le plan stratégique, en s’appuyant sur des capacités militaires crédibles. Quoi de plus normal, en effet, pour la première puissance économique mondiale que d’aspirer à être un acteur à part entière sur la scène internationale, y compris sur le plan militaire ? Quoi de plus légitime pour des pays unis par une communauté de destin que de défendre par eux-mêmes les intérêts de sécurité qu’ils partagent ?

Depuis plus de vingt ans, cet objectif ne cesse de hanter les Conseils européens, les proclamations et les engagements répétés ne se traduisant guère par des progrès significatifs. A continuer de la sorte, il n’est pas étonnant qu’une certaine forme de lassitude s’installe. Il se murmure d’ailleurs à Bruxelles que le sujet de la Défense sera à peine évoqué par les chefs d’Etats et de gouvernements, reléguant ce domaine pourtant prioritaire en peu glorieuse variable d’ajustement des discussions du Conseil Européen.

Pourtant, avec la « politique de sécurité et de défense commune » (PSDC) lancée au milieu des années 1990 et consacrée en 2007 par le Traité de Lisbonne, l’Union européenne s’est dotée « sur le papier » des instruments institutionnels et juridiques correspondant à cette ambition. Mais jusqu’à présent, elle n’a guère usé des possibilités qu’ils ouvrent sur le plan opérationnel. Les 30 missions & opérations extérieures qu’elle a engagées ont été jusqu’ici d’ordre secondaire, tandis que les « groupements tactiques européens », pourtant déclarés opérationnels, n’ont toujours pas été sollicités. Face aux crises appelant des interventions militaires significatives, il est navrant de constater que, de Tripoli à Bamako, les Européens n’ont pas su agir ensemble de façon décisive. La dernière opération significative est sans doute l’opération anti-piraterie « Atalante » au large de la Somalie, mais elle remonte déjà à fin 2008…

Les raisons de cette timidité stratégique sont connues. Elles tiennent à la difficulté d’États membres, par myopie ou par égoïsme, à vouloir s’accorder sur les enjeux de sécurité. Elles résultent de la préférence que nombre d’entre eux vouent à l’OTAN – et donc aux États-Unis – pour leur défense. Elles s’accompagnent d’un relâchement de leur effort de défense, qui atteignait en moyenne à peine 1,2% de leur PIB en 2014. Il faut bien aussi reconnaître que la réticence et les verrous institutionnels de notre voisin d’outre-Rhin face à l’usage de la force armée et la difficulté persistante de notre voisin d’outre-Manche à accepter la notion d’« autonomie stratégique » pour l’Union empêchent qu’entre l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni puisse se créer la dynamique conjointe indispensable pour rallier les autres pays à la mise en œuvre effective de la PSDC.

De fait, tant que les États membres s’évitent d’intervenir sur le théâtre de crises véritablement stratégiques, ils ne sont guère incités à « pousser les feux » pour développer en amont des capacités militaires appropriées. En retour, la faiblesse des progrès réalisés empêche les Européens de se sentir suffisamment armés – au sens propre comme au sens figuré – pour prendre l’initiative d’opérations militaires significatives.

Il est pourtant grand temps de passer à la vitesse supérieure. Si l’importance de l’article 5 du traité de Washington doit être réaffirmée pour les membres de l’Alliance atlantique, la relation entre l’OTAN et l’Union européenne doit être clarifiée. Nos alliés américains, mobilisés par d’autres défis, seront moins enclins à employer la force pour intervenir dans des crises qui ne touchent pas directement leurs intérêts de sécurité. Le développement de crises au voisinage de l’Union et les menaces qui en résultent font peser sur l’Europe des risques d’un genre nouveau (implosion d’Etats voisins, terrorisme, trafics en tout genre, immigration clandestine) que la diplomatie ne suffira pas nécessairement à écarter. Confrontés à la nécessité d’assumer ces crises extérieures, les Européens ne peuvent plus différer le temps des décisions et doivent traduire en actes politiques forts l’ambition et les objectifs qu’ils se sont assignés lorsqu’ils ont voulu la PSDC, non seulement en consolidant sa base industrielle et technologique de défense mais aussi en renforçant sa dimension opérationnelle.

Principale puissance militaire de l’Union européenne, la France a vocation à jouer un rôle moteur, répondant ainsi à une demande de la plupart de ses partenaires. Elle sera d’autant plus légitime à le faire que son outil de défense restera performant et que ses forces armées seront en mesure de conserver leur excellence opérationnelle sans être détournées de leur mission première. Elle seule peut donner l’impulsion décisive. D’ores et déjà, elle devrait proposer trois avancées concrètes susceptibles d’améliorer significativement la capacité de l’Union à s’affirmer sur le plan militaire. D’une part, la mise en place, sur la base des éléments qui existent déjà (tel que le programme COPERNICUS ou encore le centre satellitaire européen de Torrejon) d’une réelle capacité autonome d’appréciation des situations stratégiques et des crises qui lui fait cruellement défaut, ainsi que l’a souligné la crise ukrainienne. D’autre part, l’établissement d’une structure européenne de commandement de niveau stratégique, instrument indispensable pour pouvoir décider d’engager des actions militaires et horizon plus réaliste que l’« armée européenne » récemment appelée de ses vœux par le Président de la Commission. Sur ces deux points, une attitude constructive du Royaume-Uni, qui est l’autre puissance militaire de l’Union et qui s’apprête à conduire une nouvelle revue stratégique et budgétaire avant la fin de l’année, est souhaitable. Enfin, sur le plan capacitaire, le développement industriel et l’acquisition d’équipements performants en coopération entre Européens devraient pouvoir bénéficier d’incitations fiscales qui existent pour ces mêmes programmes lorsqu’ils se réalisent sous couvert de l’OTAN (et bénéficient donc principalement à l’industrie américaine).

Malgré la lenteur de ses avancées concrètes, nous devons donc continuer à être les promoteurs infatigables de l’ambition que porte la PSDC. Quelles que soient les difficultés et les hésitations, je ne doute pas, qu’un jour ou l’autre, l’Union européenne se montrera capable d’assumer pleinement son destin dans le jeu mondial des puissances en s’en donnant les moyens politiques et militaires. Les dispositions du Traité de Lisbonne autorisent une grande flexibilité que les pays ambitieux doivent résolument mettre à profit. C’est à cette condition que nous pourrons donner corps à ce double espoir : que l’Europe se mette en mesure de défendre par elle-même ses propres intérêts de sécurité, mais aussi que, fidèle à ses valeurs, elle puisse enfin peser de tout son poids sur la longue entreprise de construction de la paix.

Retrouvez le dernier article d’Alain Juppé intitulé Guerre contre le terrorisme sur ce blog.

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Bonjour, vous avez pris le temps de me lire et me répondre.
Je tenais à vous remercier de cette forme d'engagement.
Rien que de m´apporter une réponse montre que nous partageons une passion, celle de notre pays. Pour ma part , je suis partisan du dialogue et, je vous remercie de l'avoir entamé avec moi.

Bien cordialement.
Alain Juppé
Alain Juppé 2017
5 ans pour l'emploi
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