Blog Notes d'Alain Juppé

Forum économique international des Amériques

Publié le 08/06/2006 par Alain Juppé

Quatre journées de rencontres et débats passionnants à la 12ème Conférence de Montréal, autrement dénommée: Forum international des Amériques.
J’ai suivi attentivement le plus grand nombre possible de séances.
Les intervenants, venus des Etats-Unis, d’Amérique latine, d’Europe, d’Afrique, d’Asie et bien sûr du Canada étaient de grande qualité.
Les sujets abordés tournaient autour du même thème: « Développement et partenariat », avec une grande ouverture d’esprit.
On a parlé: diversité culturelle, éducation, enfance et pauvreté, énergie , situation de la Russie, libre-échange et cycle de Doha,etc.
J’ai vécu cette expérience comme un formidable exercice de recyclage ou de formation permanente…

Parmi les choses qui m’ont frappé:

– l’obsession des Américains (du Nord et du Sud) pour ce qu’ils appellent : le phénomène CHINDIA (China+India), avec un mélange de crainte et d’enthousiasme

– un solide optimisme face à la globalisation qui s’accompagne, selon tous les intervenants, d’une croissance mondiale exceptionnelle par son rythme, sa durée et son champ géographique.
Mais une inquiétude latente sur les déséquilibres globaux dont la correction va demander des efforts à tous: réduction du double déficit américain (budgétaire et commercial), notamment par une politique fiscale appropriée; réformes structurelles pour stimuler la croissance en Europe occidentale et au Japon; encouragement à la consommation et politique monétaire permettant une réévaluation progressive du yuan en Chine.

(Au passage je note qu’avec une croissance de l’ordre de 2 à 2,5% le Japon est porté aux nues… alors que la France avec un taux analogue se voue elle-même aux gémonies!)

J’ai présenté les conclusions de la séance plénière consacrée aux défis du multiculturalisme et au « patriotisme économique ». J’y reviendrai plus longuement dans un autre cadre.

Deux réflexions seulement à ce stade:

– j’ai aimé la noblesse des propos de Souleymane Bachir Diagne, ancien collaborateur du Président Abdou Diouf et actuellement professeur de philosophie à Chicago.
Citant Aimé Césaire, il récuse tout à la fois « la dissolution (des identités) dans l’universel et l’enfermement dans les particularismes ». Il prône la reconnaissance de la diversité, mais orientée selon un principe d’humanité, à savoir l’universalité des droits de l’homme.
Belle leçon de sagesse, contre les intégrismes, tous les intégrismes: d’un côté la xénophobie, de l’autre le refus de s’intégrer.

– J’ai trouvé brillante la présentation de Jeremy Rifkin opposant le rêve américain (dépassé selon lui) au rêve européen, modèle pour le XXI°siècle.
Je cite un passage de son livre (« Le rêve européen ») consacré au même sujet:

« Le rêve européen fait passer les relations communautaires avant l’autonomie individuelle, la diversité culturelle avant l’assimilation, la qualité de vie avant l’accumulation de richesses, le développement durable avant la croissance matérielle illimitée, l’épanouissement personnel avant le labeur acharné , les droits universels de l’homme et les drois de la nature avant les droits de propriété, et la coopération mondiale avant l’exercice unilatéral du pouvoir. »

Il y aurait bien sûr beaucoup à dire sur cette thèse un peu … idyllique. Mais enfin, pour une fois que l’Europe est citée en modèle!

Je me borne, en conclusion, à lui poser trois questions:

– Les Européens rêvent-ils vraiment tous de l’Europe?
Les résultats du referendum de mai 2005 en France peuvent amener à s’interroger.

– Quand ils rêvent de l’Europe, les Européens rêvent-ils de la même Europe?
L’affaire irakienne n’a-t-elle pas mis en évidence deux visions différentes de la construction européenne?

– Si ce rêve existe, a-t-il vraiment des chances de devenir réalité?
Retour à CHINDIA: ce que l’on présente en France, de manière un peu nombriliste, comme un « déclin français » n’est-il pas en réalité un défi pour l’Europe tout entière dont le poids relatif risque de diminuer rapidement par rapport à celui de l’Asie?
Certains économistes annoncent que, si l’on prolonge les courbes de croissance actuelles, il n’y aura plus un seul pays européen au G7/G8 d’ici deux ou trois décennies.

Ce à quoi Rifkin me répond: « Il y aura l’Europe »!

Le voulons-nous vraiment? Grande question! Question vitale dont nous débattrons, je l’espère, d’ici 2007.

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7 commentaires pour « Forum économique international des Amériques »
  • Philippe Dandolo
    Le 11 Juin 2006 à 17 h 06 min
    L'Europe n'est que le Nord de l'Afrique. Débarassons nous de notre complexe de supériorité et acceptons cette réalité géographie, historique et démograhique.
    Plutôt que nous obstiner à financer le développement de nos concurrents asiatiques, donnons aux Africains un accès à nos capitaux. Ils nous les rendrons au centuple.
    Sans l'Afrique, l'Europe n'est qu'un nain arrogant.

    Philippe Dandolo
  • Sylvain Alunni
    Le 11 Juin 2006 à 10 h 18 min
    Monsieur le Premier Ministre,

    il y a sans aucun doute dans un défi pour l'Europe, mais je ne crois pas que celui-ci soit la CHINDIA, il me semble qu'il s'agit de sa propre construction.

    Il n'est pas envisageable pour une Europe divisée, ne parvenant pas à concrétiser une tentative ambitieuse de développement politique des relations en son sein, de relever le défi CHINDIA.

    Monsieur Rifkin affirme que l'Europe sera présente au XXIème sicèle...reste à savoir à quelle place.

    Le déclin décrit par les "déclinologues" (chers au coeur de l'actuel Premier Ministre), ne constitue certes pas le phénomène d'envergure que l'on essaie de nous vendre, pour nous faire admettre les douloureuses réformes à venir, cependant, ce phénomène existe.

    Il serait imprudent de ne pas tenir compte de cet état de fait, notre "modèle français" montre ses limites.

    2007 ne laissera que peu de place au débat sur l'Europe...les grandes lignes du programme socialiste constituent un indice intréressant...Mis à part des mesures phare (aussi calamiteuses que les 35 heures), impossible de percevoir une proposition pour l'Europe.

    Et pour cause, à droite comme à gauche, l'objectif reste de rassembler. Il va falloir réunir sous le même drapeau les "nonistes" et les partisants du oui. Quelle meilleure méthode que celle qui consiste à évacuer l'Europe du débat?

    L'Europe reste un ingrédient peu recommandé dans la recette électorale pour les présidentielles...
    Sylvain Alunni
  • Nicolas B.
    Le 11 Juin 2006 à 03 h 13 min
    Monsieur le Premier Ministre,

    Jeremu Rifkin est un expert pour vendre du rêve. C'est une sorte d'éminent publiciste qui arrive à décrocher toute sorte de contrats. Et visiblement, il a réussi à vous enflammer. Sachez que toutes ses prévisions sur l'écologisme, la fin de la technologie et la fin du travail se sont toutes échouées. Mais bon...

    Rêve européen... Soyons sérieux un instant. Une nation ne se construit que sur l'idée qu'elle se se fait de l'avenir. Au XVIIIeme et XIXeme siecles, l'idee d'avenir en France était la laicité, et c'est ainsi que la République s'est construite. Si vous voulez vanter l'identité européenne, il faut déjà développer une identité nationale forte. Comment voulez-vous convaincre une certaine idée d'avenir de l'Europe, alors que la France peine déjà en fournir une ? Ce n'est pas par carence de l'identité nationale que vous allez faire avaler aux français l'idée d'une constitution européenne. Ainsi si vous voulez faire avancer le projet européen, commencencez déjà par régler les problèmes internes français : médiocrité du sytème éducatif, ascenseur social bloqué, chômage latent, etc.

    Si le rêve américain est dépassé, pourquoi les Français installés aux Etats-Unis ne rentrent-ils pas au pays ? M.Jeremu Rifkin, connait-il des Bill Gates européens, des Terminor naturisés européens devenus maires ou députés européens ?

    Informatiquement votre
    Nicolas B.
  • N. W.
    Le 11 Juin 2006 à 00 h 29 min
    Bonjour Monsieur Juppé,

    Je ne pense pas que le rêve européen, s’il y en a un, s’oppose au rêve américain. J’ai l’impression que la présentation que donne M. Rifkin de l’Europe est idéaliste dans la mesure où la société européenne ne se différencie finalement pas tellement de la société américaine dans son aspiration au bonheur. Je n’ai pas vraiment l’impression que les habitants des pays européens aient une vocation plus altruiste que celle des autres hommes. En fait, beaucoup d’Européens ne rêvent que de satisfaire leurs propres ambitions. S’il est vrai que ses ambitions ne sont pas toujours identiques à celles des Américains, elles n’en demeurent pas moins personnelles.
    Je pense que l’opposition à la mondialisation d’une partie des Européens illustre cette attitude. Cette opposition n’est souvent pas motivée par un sens de justice envers des pays qui parviennent enfin à s’affirmer sur la scène mondiale, mais plutôt par la peur de perdre ses propres privilèges au profit de ceux qui en furent si longtemps privés.
    Ce rêve européen me semble être l’illusion d’une poignée d’hommes, qui je le pense, ne sont pas toujours en phase avec les Européens.
    N. W.
  • viv castede-couderc
    Le 09 Juin 2006 à 19 h 17 min
    je suis assez optimiste lorsque j'entends des industriels dire que l'asie n'est pas assez mure pour produire des objets dont la qualité est équivalente à celle des produits fabriqués par l'EU . N'est-ce pas un vieux snobisme que de se fournir là bas où, une nostalgie dépassée ou une loi imposée par des investisseurs? les jeunes générations suivront-elles les memes dadas que leurs ancetres? ne sont-ils pas plus lucides?
    viv castede-couderc
  • Corentin Potié
    Le 09 Juin 2006 à 18 h 00 min
    Hélas le rêve européen n'est porté que par une partie de ses habitants. L'égoisme, le racisme et l'intolérance sont présents dans tous les individus, à des degrés divers.

    Cependant le lien direct entre non au referendum et non à l'Europe me parait difficile. Vous savez qu'une grande partie des "nonistes" du referendum n'ont pas regardé la question qu'on leur posait et on exprimé un mécontentement plus général.

    Peut-être le rêve européen a-t-il été effrité aussi par des politiciens français qui ne supportent pas toutes leurs responsabilités et montrent l'Europe du doigt comme source de nombre de nos problèmes. Vous ne pensez pas?
    Corentin Potié
  • Georges de Wailly
    Le 08 Juin 2006 à 19 h 46 min
    Bonjour monsieur Juppé,
    C'est un sacré privilége que d'assister à ce type de forum.
    La Chine et l'Inde représentent la moitié de la population mondiale. Ce sont des pays pauvres qui aspirent à se développer.
    Le modéle économique qu'ils ont adopté est proche de celui mis en place par les Japonais après la guerre. A une différence prés:
    Les Japonais ont développé la logique du juste nécessaire ou "Lean Management". Les Chinois font de la production de guerre. J'insiste sur l'aspect belliqueux de ce type de production.
    La logique est typiquement de type "tire et oublie" (fire and forget).
    Et pour ce qui est de l'industrie textile, le marché Européen représente 10% de leur propre marché. Plus ou moins 10% en production industrielle, c'est négligeable!
    Comment voulez vous lutter?
    Le gros problème est que les problèmes sont particulièrement mal posés en France. Et ce n'est pas en posant de faux problèmes que l'ont aboutit à de vraies solutions.
    Les Japonais ont tué l'industrie Européenne des appareils photos en vendant des productions dotées d'électronique.
    La firme Motobécane a disparu faute d'avoir su réagir face aux productions de motos Japonaises.
    Les Japonais ont délibérement abandonné le bas de gamme et ont laissé cette niche libre.
    Le résultat est que les Chinois sont entrés dans la bréche avec des méthodes différentes.
    C'est à dire, pas d'importateur officiel, pas ou peu de service aprè vente mais des prix mortels.(fire and forget).
    Vous pouvez parfaitement acheter un conteneur de motos sur http://www.alibaba.com et le revendre sur ebay.
    Là encore, comment voulez vous lutter?
    Le modèle de pensée Français fait que ce pays est totalement démuni. La situation est comparable à la logique "ligne Maginot" face à la logique "Blitzkrieg".
    Le point fort de l'Europe est son capital intellectuel. Le point hautement défaillant en est la mise en oeuvre.
    Le résultat est l'exode des cerveaux et ce sont les pays qui sauront le mieux les capter qui résisteront le mieux.
    En clair et sans décodeur: Utiliser intensivement des stagiaires en alternance équivaut à manger son blé en herbe.
    Le pire est qu'un voyage Bordeaux-Dublin en avion est moins onéreux qu'un Bordeaux-Paris en train. Le cumul de ce type d'éléments fait que rechercher un travail en France ne vaut même plus le coup.
    Pour finir il y a aussi peu de distance du rêve au cauchemar qu'il y en a entre l'amour et la haine.
    Le rêve Américain a été et est toujours un cauchemar pour beaucoup d'immigrants. Le moteur de ce rêve est l'espoir!
    Et la France est une zone de désespoir. Y parler d'immigration choisie est de la pure démagogie. La seule option est de subir, de faire subir et d'en subir les conséquences.
    L'échéance de 2007 va être jalonnée de manifestations de rejet de l'Europe alors que ce n'est pas,là, le noeud du problème.

    J'ai été un peu long, mais la qualité de votre intervention justife largement le temps passé à cette réaction.

    Un dernier point avant d'envoyer cette réaction: Un lien vers le fameux discours de Martin Luther King: I have a dream
    http://www.americanrhetoric.com/speeches/Ihaveadream.htm
    Georges de Wailly

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Bonjour, vous avez pris le temps de me lire et me répondre.
Je tenais à vous remercier de cette forme d'engagement.
Rien que de m´apporter une réponse montre que nous partageons une passion, celle de notre pays. Pour ma part , je suis partisan du dialogue et, je vous remercie de l'avoir entamé avec moi.

Bien cordialement.
Alain Juppé
Alain Juppé 2017
5 ans pour l'emploi
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