Blog Notes d'Alain Juppé

La double divergence

Publié le 16/05/2010 par Alain Juppé

Après des semaines de tergiversations, les dirigeants européens ont enfin adopté un plan de sauvetage de la Grèce… et des Etats membres qui pourraient se trouver, eux aussi, dans la difficulté. Notre président, Nicolas Sarkozy, a déployé toute l’énergie dont il est capable pour convaincre nos partenaires les plus réticents. Bravo!

Mais il est clair que, au delà du court terme, rien n’est réglé.

La zone euro est prise dans des turbulences qui peuvent s’expliquer, entre autres raisons, par la double divergence qui la fragilise, en son sein, et dans sa relation avec le reste du monde.

En interne, tout d’abord. On peut, en simplifiant, distinguer trois groupes de pays: l’Allemagne, les Pays-Bas, plusieurs pays scandinaves qui ont accompli, souvent dans la douleur, de vraies réformes structurelles et qui ont restauré la compétitivité de leur secteur productif; le groupe des pays à qui « les marchés » ne font plus confiance, pour des raisons différentes: la Grèce, l’Irlande, le Portugal et peut-être l’Espagne; et puis, en situation intermédiaire, la France et sans doute l’Italie qui conservent une marge de manoeuvre mais doivent poursuivre leur remise en ordre. Or, l’un des fondements de la monnaie unique, c’est la convergence des économies qui l’utilisent.

Sur la scène mondiale, les économies divergent aussi: les pays dits émergents connaissent, depuis des années, des taux de croissance compris entre 5 et 10% ; la plupart sont sortis de la crise. Puis les Etats-Unis , grâce à leur fantastique capacité de rebond, ont déjà renoué avec une croissance de l’ordre de 3%. Enfin l’Europe se traîne entre 1 et 2% ; les derniers chiffres connus, ceux du premier trimestre 2010, ne sont guère encourageants. Si l’on prolonge sur dix ans de telles courbes de croissance, on imagine les écarts énormes qui vont se creuser.

Il faut donc compléter les mesures de court terme par une stratégie à longue portée.

Chez nous, d’abord, et l’exercice va être d’une grande complexité. Pour résumer, je dirais qu’il va nous falloir concilier l’exigence de la rigueur et le soutien de la croissance. Le réglage du curseur va demander beaucoup d’habileté. Il nous faut évidemment réduire nos déficits pour maîtriser notre endettement. Une gestion rigoureuse de la dépense publique et, sans doute, une augmentation des recettes fiscales s’imposent donc. Mais en même temps, il faut tout faire pour soutenir la croissance, sans laquelle il n’y aura pas de recul du chômage. De nombreuses analyses et de nombreux rapports (Camdessus, Attali…) ont identifié les mesures à prendre. La grande question est de savoir si ces deux politiques (rigueur, croissance) sont compatibles ou contradictoires. La science économique ne nous est pas d’un grand secours. Comme l’a montré une récente confrontation publiée par le journal Le Monde, certains économistes soutiennent que la rigueur assainit l’économie et prépare le rebond de la croissance; d’autres estiment qu’il serait irresponsable de casser la très fragile reprise de notre économie par un plan d’austérité. Qui croire?

Si je me réfère à mon expérience, je pencherais volontiers pour la première thèse: aussi bien en 1986/88 qu’en 1995/97 (réduction des déficits de deux points de PIB entre mai 1995 et juin 1997), la remise en ordre de nos finances et la réduction des déficits publics ont ouvert la voie aux belles années de croissance 1988/89 et 1998/9/2000.

Mais les stratégies nationales n’auront qu’un portée limitée si la zone euro ne se réforme pas fondamentalement et si, de la crise actuelle, ne sort pas un nouveau pilotage des politiques économiques, et donc budgétaires et fiscales des Etats membres qui partagent la même monnaie. Comme souvent en Europe, le statu quo serait synonyme de déclin, voire d’éclatement. Aurons-nous le courage de faire un pas en avant supplémentaire vers l’organisation d’un gouvernement économique commun? Saurons-nous, par exemple accepter, que notre projet de budget passe l’épreuve d’un examen bruxellois avant d’être soumis à notre Parlement? Pour ma part, je pense qu’il ne faut pas vouloir une chose et son contraire: la stabilité que nous garantit la monnaie unique à l’intérieur de la zone euro , et le refus des disciplines sans lesquelles cette monnaie perdrait sa crédibilité.

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5 commentaires pour « La double divergence »
  • MARKUS
    Le 18 Juin 2010 à 17 h 29 min
    Bonjour monsieur JUPPE,

    Aborder la crise récente de l'Euro sous l'angle de la double divergence détient le mérite d'être clair et compréhensible de tous.

    On doit y ajouter une troisième divergence qu'il faudra bien -un jour ou l'autre- règler:

    l'opposition entre la politique britannique (essentiellement limitée à la zone de libre échange) et celle des continentaux européens (orientée cahin caha vers une intégration politico économique).

    Pour ce qui concerne la 1° divergence,la FRANCE à l'air de se chercher car elle ne dispose pratiquement plus du levier fiscal habituel pour rattraper son retard en matière de production économique.

    Ajouté à cela,l'abus de normes techniques
    inutiles alourdit la compétitivité de notre production,puis freine le rattrapage du peloton de tête européen.

    Un exemple type résume ce handicap:

    - un ouvrier spécialisé pouvait se faire construire une maison correcte au cours des années 60,

    - maintenant,l'abus de normes techniques et de prélèvements obligatoires atteint un tel niveau que seul,un cadre gagnant 3 fois le salaire de cet ouvrier, peut se payer cette maison,

    - même si par miracle, cet ouvrier obtenait cette maison gratuitement,les prélèvements obligatoires l'empêcheraient de s'y installer.

    Eh oui,l'abus de normes techniques et de prélèvements obligatoires se retourne contre la FRANCE et l'empêche de rattraper son retard sur le peloton de tête européen!

    Tout laisse à croire que nous ne sommes pas les seuls en Union Européenne,à devoir règler ce problème pour supprimer la première divergence.

    Avec beaucoup de pragmatisme,nous devrions,tout de même,y parvenir.

    MARKUS
    MARKUS
  • pseudo
    Le 26 Mai 2010 à 22 h 46 min
    Est-ce que la crise actuelle n'est pas dû à un élargissement trop rapide de l'Union Européenne. Aujourd'hui on parle de l'Europe à 27 ! Est-ce réaliste d'espérer en aussi peu de temps une convergence économique pour des pays aux niveaux si différents ?
    pseudo
  • Michel MARTIN
    Le 26 Mai 2010 à 13 h 37 min
    Que pensez-vous de creuser la proposition du "Bancor" de Keynes pour équilibrer les échanges internationaux (et donc les dettes) et réduire la possibilité des paradis fiscaux?
    http://www.pauljorion.com/blog/?p=12129#more-12129
    Michel MARTIN
  • Jemi
    Le 23 Mai 2010 à 10 h 50 min
    Veut-on l'Europe ou pas?? Si oui il faudrait que les politiques s'y mettent
    Et en ont ils vraiement envie??Chacun ne
    veut-il pas préserver son petit "Pré carré??"
    Jemi
  • Thiébaut Philippe
    Le 23 Mai 2010 à 10 h 30 min
    "L'austérité mène au désastre" Joseph Stiglitz .Que pensez vous de cet article paru dans le Monde d'aujourd'hui dimanche 23 05 10?
    Bien cordialement
    Thiébaut Philippe

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Bonjour, vous avez pris le temps de me lire et me répondre.
Je tenais à vous remercier de cette forme d'engagement.
Rien que de m´apporter une réponse montre que nous partageons une passion, celle de notre pays. Pour ma part , je suis partisan du dialogue et, je vous remercie de l'avoir entamé avec moi.

Bien cordialement.
Alain Juppé

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