Blog Notes d'Alain Juppé

« L’homme n’est pas la mesure de l’homme », de Xavier Emmanuelli

Publié le 06/02/2005 par Alain Juppé

Le titre du livre de Xavier Emmanuelli – qu’il vient de me faire parvenir par l’intermédiaire d’une amie bordelaise – est dérangeant.
Dérangeant pour moi qui aime à citer cette pensée d’un sage grec (Protagoras d’Abdère): « L’homme est la mesure de toute chose ».
« L’homme n’est pas la mesure de l’homme », phrase prononcée par le cardinal Lustiger lors d’une leçon magistrale à la faculté de médecine de Paris.
Approche chrétienne de la transcendance contre humanisme grec: le sujet est un peu « lourd » pour un dimanche après-midi… Je ne me lancerai pas aujourd’hui dans la discussion!

Xavier Emmanuelli faisait partie de mon gouvernement en 1995-1997. Je l’avais chargé de la lutte contre l’exclusion. Il avait préparé le projet de loi relatif à la lutte contre l’exclusion que, faute de temps, nous n’avons pu hélas! soumettre au Parlement.
Je me souviens de la nuit de « maraude » qu’il m’avait fait partager avec les équipes du SAMU social de Paris, loin de toute escorte médiatique.
L’homme m’impressionne: masqués par la discrétion et la modestie, on sent chez lui la passion, l’enthousiasme, et , au bout de la nuit, l’espérance.

Son livre est une méditation sur l’exclusion, tirée de la pratique de plusieurs décennies de présence sur le terrain. J’aurais envie d’en citer des chapitres entiers. Juste quelques moments parmi les plus forts:

– SUR L’EXCLUSION
« L’exclusion survient lorsqu’on ne lui applique que l’expertise, lorsqu’on s’imagine que seules existent des procédures automatiques convenant aux uns comme aux autres. L’exclusion prend corps dès lors que l’on crée des lois et des règles sans chercher véritablement à en mettre en oeuvre l’esprit. »

– « Enfermés dehors »… titre du chapitre 5
Formule frappante!

– SUR LA SOLIDARITE ET LA FRATERNITE
« La solidarité n’est pas la fraternité. Si on accentue trop la première, elle devient abstraite, car elle représente la redistribution froide, statistique, équitable pour tous, et il n’y a plus de place pour la fraternité.
(…) La solidarité, c’est en somme de l’outillage et de la technique. La fraternité est le don de soi. »

– SUR LE TEMPS
« L’exclu souffre de vivre dans un éternel présent. Pour lui le temps ne peut s’écouler. C’est un temps zéro. Et il le veut ainsi, puisqu’il faut qu’il ne lui arrive qu’un minimum de choses. Pour les exclus, il n’y a pas d’événements marquant le temps, car les événements sont forcément agressifs, traumatisants, monstrueux.
(…) Si on demande à quelqu’un qui est exclu du temps de venir à des rendez-vous précis, comment voulez-vous qu’il fasse et qu’il comprenne? Il en a perdu la notion. »

– SUR LES CHIENS
« Quand ils sont exclus du regard de l’autre, nombreux sont ceux, jeunes sans amour, qui reportent leur besoin d’amour sur leur chien. Dans cette quête permanente, l’animal joue un rôle très important, car il a deux vertus. La fidélité d’abord: il ne vous trahira pas(…) Mais le chien a des dents qui lui donnent aussi un aspect agressif. Comme il risque potentiellement de mordre, il maintient autrui à distance. C’est la seconde vertu.
(…) C’est là que nous commettons des erreurs qui peuvent s’avérer parfois graves. Il est difficile de « ramasser » tous ces errants parce qu’il y a le problème du chien. Si on enferme l’animal dans un chenil – ce que nous avons fait à un moment donné dans les lieux d’hébergement-, on sépare en réalité le maître de son corps de rechange, et cela crée automatiquement des problèmes. »
(Quand j’ai pris mon arrêté « anti-bivouac à Bordeaux, pour permettre à la police de « ramasser » les groupes de SDF agressifs, accompagnés de chiens qui terrorisaient beaucoup de passants, notamment âgés, je n’avais sans doute pris en considération qu’une partie du problème…)

– LE PETIT PRINCE ET L’EXCLUSION
« Le danger de rater la rencontre (avec la personne en situation d’exclusion) guette et il est permanent. Alors que faut-il faire pour apprivoiser l’autre?
« Il faut être patient, répondit le renard (du Petit Prince). Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe . Je te regarderai du coin de l’oeil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près… »

Admirable éloge de la patience, qualité première des hommes et des femmes du SAMU social que j’ai vus à l’oeuvre, et qui jamais n’imposent rien.

– Et, malgré tout, cette conclusion de X. Emmanuelli:
« Je crois que l’exclusion sera un jour maîtrisée.
« N’ayez pas peur » a déclaré le pape. N’ayez pas peur. Et cette injonction fait écho et se répercute le long de nos vies dans des villes devenues immaîtrisables où il faut se parler dans l’hygiaphone. N’ayez pas peur! »

Qu’on partage ou non sa foi, X.Emmanuelli donne une belle leçon d’humanité.
05/02/05

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5 commentaires pour « « L’homme n’est pas la mesure de l’homme », de Xavier Emmanuelli »
  • annick Cousseran
    Le 12 Février 2005 à 18 h 23 min
    je voudrais réagir à cette phrase:l'exclusion prend corps dès lors que l'on crée des lois et des règles....sans esprit.Cette reflexion est applicable à tant de situations en France:les pauvres,bien sur,mais aussi et si sournoisement les jeunes et leurs orientations scolaires,leur entrée dans le monde du travail,et puis,les séniors en quête de reconversion quelque soit leur niveau social!Que notre système est figé,reglementé,administré.Que le non-retour est fréquent,incontournable et destructeur.Que l'erreur d'aiguillage est pénalisante.Que l'échec est négativement perçu au lieu d'être considéré comme un apprentissage!
    Oui,lois et règles,inhibent bien trop souvent la créativité,le potentiel humain et ses compétences.Sommes-nous si riches que nous devions exclure ceux qui ne sont pas pil-poil dans le rail administratisé?
    annick Cousseran
  • Yves RICHARD
    Le 07 Février 2005 à 22 h 07 min
    bonsoir, j'aimerais vous faire part d'une réflexion sur la solidarité en France qui me vient d'une expérience de quelques mois dans une association humanitaire. J'ai remarqué que l'Etat, ou les collectivités locales financent et soutiennent de nombreuses associations caritatives. Cela, bien-sûr est une intention louable (et rès vendeuse en période électorale). Cependant ces subventions sont aussi des prises de contrôle de structures qui en deviennent dépendantes pour payer les salaires de leurs quelques employés (pas toujours très bien traités mais c'est un autre problème), alors que les bénévoles voient leur influence diminuer. De plus, vue des personnes aidées par l'association, celle-ci devient un guichet de l'aide sociale de l'Etat ou la mairie. En somme, en voulant aider les associations, l'Etat institue des relations administratives là où il y avait essentiellement des relations humaines.
    Or, c'est un des grands travers de notre pays : tout ce qui est de l'ordre de l'humain doit être pris en charge par l'Etat à 100% ! que ce soit l'action contre l'exclusion, ou bien le fait de ne pas trop délocaliser. Et, paradoxalement, cela conduit à une société plutôt inhumaine et notoirement individualiste (puisque chacun se défausse sur la collectivité).
    Comment inciter, encourager, aider les bonnes volontés, tout en conservant l'indispensable lien de fraternité entre les Français ? peut-être avez-vous une idée sur la question...
    Bien à vous
    Yves RICHARD
  • Pierre-Géraud Claret
    Le 07 Février 2005 à 12 h 55 min
    SOCIALISME :
    Vous avez 2 vaches. Vos voisins vous aident à vous en occuper et vous
    partagez le lait.

    COMMUNISME :
    Vous avez 2 vaches. Le gouvernement vous prend les deux et vous fournit
    en lait.

    FASCISME :
    Vous avez 2 vaches. Le gouvernement vous prend les deux et vous vend le
    lait.

    NAZISME :
    Vous avez 2 vaches. Le gouvernement vous prend la vache blonde et abat
    la brune.

    DICTATURE :
    Vous avez 2 vaches. Les miliciens les confisquent et vous fusillent.

    FÉODALITÉ :
    Vous avez 2 vaches. Le seigneur s'arroge la moitié du lait.

    DÉMOCRATIE :
    Vous avez 2 vaches. Un vote décide à qui appartient le lait.

    DÉMOCRATIE REPRÉSENTATIVE :
    Vous avez 2 vaches. Une élection désigne celui qui décidera à qui
    appartient le lait.

    DÉMOCRATIE DE SINGAPOUR :
    Vous avez 2 vaches. Vous écopez d'une amende pour détention de bétail en
    appartement.

    ANARCHIE :
    Vous avez 2 vaches. Vous les laissez se traire en autogestion.

    CAPITALISME :
    Vous avez 2 vaches. Vous en vendez une, et vous achetez un taureau pour
    faire des petits.

    CAPITALISME DE HONG KONG :
    Vous avez 2 vaches. Vous en vendez 3 à votre société cotée en bourse en
    utilisant des lettres de créance ouvertes par votre beau-frère auprès de
    votre banque. Puis vous faites un " échange de lettres contre
    participation ", assorti d'une offre publique, et vous récupérez 4
    vaches dans l'opération tout en bénéficiant d'un abattement fiscal pour
    l'entretien de 5 vaches. Les droits sur le lait de 6 vaches sont alors
    transférés par un intermédiaire panaméen sur le compte d'une société des
    îles Caïman, détenues clandestinement par un actionnaire qui revend à
    votre société cotée les droits sur le lait de 7 vaches. Au rapport de la
    dite société figurent 8 ruminants, avec option d'achat sur une bête
    supplémentaire.
    Entre temps vous abattez les 2 vaches parce que leur horoscope est
    défavorable.

    CAPITALISME SAUVAGE :
    Vous avez 2 vaches. Vous vendez l'une, vous forcez l'autre à produire
    comme quatre, et vous licenciez l'ouvrier qui s'en occupait en
    l'accusant d'être inutile.

    BUREAUCRATIE :
    Vous avez 2 vaches. Le gouvernement publie des règles d'hygiène qui vous
    invitent à en abattre une. Après quoi il vous fait déclarer la quantité
    de lait que vous avez pu traire de l'autre, il vous achète le lait et il
    le jette. Enfin, il vous fait remplir des formulaires pour déclarer la
    vache manquante.

    ÉCOLOGIE :
    Vous avez 2 vaches. Vous gardez le lait et le gouvernement vous achète
    la bouse.

    FÉMINISME :
    Vous avez 2 vaches. Le gouvernement vous inflige une amende pour
    discrimination. Vous échangez une de vos vaches pour un taureau que vous
    trayez aussi.

    SURRÉALISME :
    Vous avez 2 vaches. Le gouvernement exige que vous leur donniez des
    leçons d'harmonica.

    CAPITALISME EUROPÉEN :
    Vous avez 2 vaches. On vous subventionne la première année pour acheter
    une 3ème vache.
    On fixe les quotas la deuxième année et vous payez une amende pour
    surproduction.
    On vous donne une prime la troisième année pour abattre la 3ème vache.

    MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE BRITANNIQUE:
    Vous tuez une des vaches pour la donner à manger à l'autre. La vache
    vivante devient folle.
    L'Europe vous subventionne pour l'abattre. Vous la donnez à manger à vos
    moutons...

    CAPITALISME A LA FRANÇAISE :
    Pour financer la retraite de vos vaches, le gouvernement décide de lever
    un nouvel impôt : la CSSANAB (Cotisation Sociale de Solidarité Avec Nos
    Amies les Bêtes).
    Deux ans après, comme la France a récupéré une partie du cheptel
    britannique, le système est déficitaire. Pour financer le déficit on
    lève un nouvel impôt sur la production de lait : le RAB (Remboursement
    de l' Ardoise Bovine).
    Les vaches se mettent en grève. Il n'y a plus de lait. Les Français sont
    dans la rue : " DU LAIT ON VEUT DU LAIT !! ". La France construit un
    lactoduc sous la manche pour s'approvisionner auprès des Anglais.
    L'Europe déclare le lait anglais impropre à la consommation. On lève un
    nouvel impôt pour l'entretien du lactoduc devenu inutile: le IDLQV
    (l'Impôt Du Lactoduc Qu'est Vide) etc, etc.........

    RÉGIME CORSE :
    Vous avez deux cochons qui courent dans la forêt. Vous déclarez 20
    vaches et vous touchez les subventions européennes
    Pierre-Géraud Claret
  • Fernand-Claude Jolly
    Le 07 Février 2005 à 10 h 30 min
    La notion du temps pour les exclus, telle que Xavier Emmanuelli l'a caractérise, fait écho à une partie du dernier livre de Jean-Paul Fitoussi, "La politique de l'impuissance". Il écrit que l'insécurité économique en générale affecte " la représentation que chacun se fait de l'avenir...L'avenir s'en trouve déprécié, l'horizon temporel des décisions humaines raccourci, ... Le présent, moment évanescent entre passé et futur, va acquérir un statut privilégié, puisque l'avenir et, donc, le projet s'estompent. La balance du temps s'est inclinée en faveur du passé et de sa valorisation présente. Les conditions initiales" (le patrimoine et le réseau des relations sociales) "pésent d'un poids plus lourd, ... Ce retour vers les conditions initiales a un effet de fragmentation sociale, car valorisant pour le pire et le meilleur les différences de parcours, il valorise pour chacun le rapport à sa propre histoire plutôt que le rapport à autrui. Si chacun a l'impression de dépendre plus de son passé que de sa relation aux autres, la tentation de l'individualisme n'en deviendra que plus forte, et la désarticulation sociale plus profonde".
    J'ai omis de vous signaler que JP Fitoussi répondait à une question de JC Guillebaud sur les mouvements de décembre 95 suite à votre plan.
    J'ai l'intime conviction que l'ensemble de ces thèmes sont au coeur de votre réflesion de la semaine dernière sur l'identité française et sur le fait de vivre ensemble. Trouver la formule du liant qui nous permet de cohabiter dans la moins mauvaise harmonie, doit devenir notre projet commun.
    Fernand-Claude JOLLY
    Fernand-Claude Jolly
  • Alexis HARMEL
    Le 06 Février 2005 à 19 h 32 min
    Voilà un sujet d'actualité! mais où commence l'exclusion, quand commence l'exclusion, à qui s'adresse t-elle? autant de questions auxquelles il est très compliqué de répondre ! Vous parlez de maraude, je la pratique tous les jeudi soir sur Levallois, Clichy et Asnières, donc le département du 92; Certains des clochards rencontrés ont choisi de s'exclure eux-même du système social, d'autres ont été exclus par ce même système social (chômage, divorce, faillite etc.) or il n'existe rien pour eux ! le SAMU social est certes une solution, mais temporaire, quand il fait froid! l'exclusion elle n'a pas de saison, surtout quand elle est morale ! alors travailler pour bannir l'exclusion? OUI, mais comment? déjà en banissant nos rêves les plus fous d'un monde meilleur où tout le monde aimerait tout le monde. Je suis un homme de terrain, et même mes fortes convictions chrétiennes me font revenir à la réalité ! en France, on aime bien les exclus tant qu'ils ne viennent pas dormir ou mendier en bas de chez nous ! il est là le problème, c'est que le système social et économique ne leur reconnaît aucune légitimité puisqu'ils n'ont même pas de quoi présenter un justificatif de domicile ! certains des SDF rencontrés ne peuvent pas toucher le RMI parce qu'ils n'ont pas d'adresse et ne peuvent donc pas ouvrir un compte en banque !! comment voulez-vous qu'ils s'en sortent. Nous arriverons à vaincre l'exclusion en travaillant les uns avec les autres. Le travail de Monsieur Emmanuelli est formidable, mais une goutte d'eau n'a jamais fait naître une source, il faudrait des milliers de gouutes d'eau! il faut des structures d'accueil régionales, départementales, que les préféctures prennent des arrêtés concernant les SDF! on me dit qu'on ne peut forcer un SDF à venir avec le SAMU social, mais on crie au scandale quand l'un d'entre eux meurt de froid ! comment voulez-vous que l'on s'en sorte ! il y a des moments où, sans priver pour autant les gens de liberté, on ne peut pas demander l'avis de tout le monde, il y va du délit de non assistance à personne en danger ! et sous ce terme, il devrait-être normal de pouvoir obliger un SDF à intégrer une structure d'accueil, au moins la nuit.

    Autre sujet: l'hôpital : j'accompagne des gens en fin de vie depuis plus de dix ans. L'exclusion existe là aussi, sous une autre forme ! venez à l'assistance publique des hôpitaux de Paris, et vous allez voir ce qu'est une exclusion morale ! imaginez la personne âgée, sans famille, avec pour seul ami le plafond de sa chambre ! il y a des milliers de chômeurs, combien de bénévoles dans les hôpitaux? il faut combattre le mal à sa racine! en "smicardisant" des chomeurs de fin de droit ou des rmistes, et en les formant (ministère de la santé) vous allez remplir les services d'accompagnateurs, mais c'est aussi valable dans la rue ! et pusi faites le calcul ! combien d'interventions de pompiers ou du SAMU pour les SDF par an? des milliers en France, pour un coùut unitaire de plusieurs milliers d'euros. Le calcul est vite fait, nous pouvons créer des emplois, lutter contre l'exclusion, et réduire modestement les dépenses de l'état !

    Alors au travail !

    Alexis HARMEL

    Alexis HARMEL

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Bonjour, vous avez pris le temps de me lire et me répondre.
Je tenais à vous remercier de cette forme d'engagement.
Rien que de m´apporter une réponse montre que nous partageons une passion, celle de notre pays. Pour ma part , je suis partisan du dialogue et, je vous remercie de l'avoir entamé avec moi.

Bien cordialement.
Alain Juppé
Alain Juppé 2017
5 ans pour l'emploi
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