Blog Notes d'Alain Juppé

Mar adentro

Publié le 05/03/2005 par Alain Juppé

Nous sommes donc allés voir Mar adentro, Isabelle et moi.

Pour une fois, à la sortie, nous n’étions pas tout à fait sur la même longueur d’onde : Isabelle était émue, je suis resté un peu sur la réserve. J’ai eu du mal, au début, à « entrer » dans le film. Son caractère très didactique, très militant m’a gêné. L’émotion n’est venue que lentement et sporadiquement. Je n’étais pas « pris » . Différence entre un bon film et un chef d’oeuvre…
Cela dit , il y a des moments intenses, des visages admirables, et, autour de l’homme qui se bat pour mourir, une famille, une communauté, une communion qui sonnent juste.

Film didactique, film militant qui affirme : « La vie est un droit, pas une obligation ».
J’ai déjà eu l’occasion de dire, dans ce blog-notes (01/09/04), combien la question de la fin de vie m’a, depuis longtemps, préoccupé, dérangé, pesque tourmenté.
Et combien, aussi, j’ai évolué.
Au départ, je campais sur une position rigide, parce qu’idéologique – ou religieuse : »Tu ne tueras point ». Le respect de la vie est une loi , naturelle autant que positive, avec laquelle on ne transige pas.
Puis j’ai pensé qu’en toute hypothèse le législateur n’avait pas à intervenir dans une matière comme celle-là et qu’il fallait s’en remettre à la conscience des médecins et des membres de la famille.
Mais la vie m’a frotté à la mort et à la souffrance, en général et en particulier, celles des êtres aimés.
J’ai réfléchi, j’ai discuté, j’ai lu, par exemple les pages admirables de Marie de Hennezel que je citais ici.
J’ai suivi avec attention les travaux de la mission parlementaire d’information sur l’accompagnement de la fin de vie , présidée par mon ami le député (et aussi médecin) Jean Léonetti. Cette mission a abouti à la présentation d’une proposition de loi, votée à l’unanimité par l’Assemblée nationale le 30 novembre dernier.
Au passage, je note que « les politiques » savent parfois (souvent?) dépasser les clivages partisans et légiférer dans la sérénité et la concorde.
Que dit cette loi?
D’abord elle affirme qu’on ne peut éluder la question et la souffrance des êtres qui nous la posent :
« Une société qui nie la mort n’est pas en bonne santé. »

Ensuite, la loi condamne l’obstination déraisonnable, c’est-à-dire l’acharnement thérapeutique inutile. Elle définit les traitements qui peuvent être arrêtés ou ne pas être utilisés, comme inutiles, disproportionnés ou n’ayant d’autre objet que le seul maintien artificiel de la vie

La loi prévoit désormais le droit pour le malade en fin de vie de refuser un traitement curatif en exigeant un traitement palliatif. Elle lui reconnaît la liberté de refuser un traitement salvateur qu’il juge disproportionné.

Je vous renvoie pour une analyse plus fine au beau livre de Jean Léonetti, intitulé « Vivre ou laisser mourir, respecter la vie, accepter la mort » (Editions Michalon)

Deux remarques encore:
– La loi refuse « le choix tranché entre le statu quo et la légalisation de l’euthanasie ». Elle ne permet pas de donner intentionnellement la mort. Elle ne s’applique donc pas à la situation de Ràmon Sampedro (le personnage central de Mar adentro), pas plus qu’elle n’était une « loi pour Vincent Humbert ». Je crois que c’est précisément la sagesse de ce texte. Jean Léonetti pose bien le problème:
« Il ne suffira pas d’ajouter une ligne ou un amendement dans la loi actuelle pour donner au malade le droit de demander la mort et de l’obtenir. Il faudra changer de code de pensée et de code juridique. Il faudra accepter la transgression de tuer et remettre en cause la dignité universelle. Pour passer du « laisser mourir » au « faire mourir » , il faudra s’attaquer au Code pénal. L’avenir seul dira si les hommes auront ce courage, cette audace ou cette folie. »
– Et enfin: « La loi ne résout pas tout , le droit ne gère pas tout ».

Retour à Mar adentro: il faut malgré tout voir le film, parce qu’il démontre que seule la puissance de l’amour est de taille à nous préparer à l’inéluctabilité de la mort.
05/03/05

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9 commentaires pour « Mar adentro »
  • Matthieu Courtecuisse
    Le 10 Mars 2005 à 18 h 00 min
    Alors que nous nous apprêtons à voter pour le traité constitutionnel et que par ailleurs, l'Etat cherche - vainement ? - à combler ses déficits, je suis surpris que la volonté de mettre en oeuvre des synergies de coûts soit totalement ignorée.

    Je vais prendre deux exemples très simples : (i) quelle est l'utilité aujourd'hui de disposer d'ambassades au sein des pays membres de l'UE, (ii) est ce que la validation de la constitution pourrait permettre, au delà de notre frontière européenne, la mise en oeuvre commune de représentations consulaires, de services européens de représentation voire même des ambassadeurs communs sur des pays jugés peu stratégiques.

    Ce redéployement de moyens pourrait permettre la mise en oeuvre d'autres types de services européens cette fois, mobiles et disposant une capacité technique plus forte (e.g. pour l'intelligence économique).

    Sans sombrer dans le poujadisme, je trouve regrettable de constater que ces ambassades européennes servent plutôt de golden parachutes pour certains alors qu'il existe des gisements de productivité et d'efficience.

    Ce serait aussi une façon de symboliser concrètement notre citoyenneté européenne alors que le traité constitutionnel en est plutôt dépourvu...
    Matthieu Courtecuisse
  • Jean Dupont
    Le 09 Mars 2005 à 12 h 37 min
    "Le bon sens ne vaut que s'il est partagé par tous". Ce petit adage renvoi à la formule de Descartes je crois, qui jugeait que le bon sens était la "valeur" la mieux partagée au sein de l'humanité.
    Cependant, quand on touche à un sujet aussi grave que l’accompagnement des malades vers la mort, le bon sens n’a plus rien de commun. Les points de vue deviennent alors partisans et chacun considère ce sujet au regard de son expérience personnelle, de ses croyances, de sa psychologie, …
    Les derniers débats sur le sujet indiquent qu’il est difficile d’accéder à un consensus total, à définir un « bon sens » commun.
    Il est heureux que l’Assemblée Nationale l’ayant compris, n’aie traité le sujet que partiellement et laissé aux sages de la cour de Cassation le soin de fixer une ligne de conduite concernant quelques cas particuliers. Elle aura certainement à nouveau à le faire dans les années qui viennent.
    Je pense que quand le sujet devient grave et concerne notre humanité dans ce qu’elle a de plus intime, le loi républicaine ne peut fixer un cadre fixe alors que chaque cas est particulier.
    Jean Dupont
  • Georges Oger
    Le 07 Mars 2005 à 16 h 49 min
    Bonjour,
    j'attire votre attention sur le manque de transparence de la fiscalité locale: je suis locataire avec mon épouse d'un logement récent situé à Meudon en bordure d'Issy les Moulineaux.
    L'ancienne locataire est une collègue qui vient de d'enménager à Meudon Val Fleury dans un logement ancien de 50m2 au 5ème étage sans ascenceur.
    Je vais payer 1180 Euros de taxe d'habitation pour 71 m2 alors que ma collègue qui habite ne paiera plus que 150 Euros soit en surface constante un rapport de 5,5 fois !
    Elle bénéficie pourtant des même équipements collectifs mis à disposition des habitants de Meudon: crêches, piscine, médiathèque,police municipale, personnel communal...
    comment peut-on justifier de tels écarts entre habitants d'une même commune au même pouvoir d'achat (dans le cas particulier de ma collègue).
    Comment peut-on justifier que les vieilles maisons en "pierre de meulière" héritent-t-elles des taxes les plus faibles sous prétexte qu'il à 50 ans ou
    plus, elles ne disposaient pas d'installations sanitaires alors qu'aujourd'hui toutes ces maisons ont été entièrement rénovées et remises au normes.
    Et qu'à l'inverse, ce sont systématiquement les immeubles récents qui se voient les plus taxés
    Je souhaiterai savoir qui détermine le taux d'imposition sur la taxe d'habitation: est-ce la direction des impots(administration nationale), le conseil municipal? (administration locale), il semble que la réponse des élus ne soit pas convaincante à ce sujet.
    Or du fait de trois facteurs économiques récents:
    - désengagement progressif de l'état via la décentralisation,
    - forte hausse des loyers ou du coût d'acquisition d'une résidence principale,
    - relative stagnation des salaires et du pouvoir d'achat,
    le poids des taxes locales finit par occuper une part importante du budget des ménages.
    Avec de telles disparités évoquées au début de ce commentaire, la fiscalité locale ne reflète plus la notion de justice ou d'"équité fiscale" ce qui me paraît préoccupant.
    Cordialement
    Georges Oger
  • sébastien ditleblanc
    Le 07 Mars 2005 à 14 h 39 min
    Sans doute la loi que vous évoquez marque-t-elle un tournant. Mais, je ne comprends pas bien pourquoi elle n'a pas voulu prendre à bras-le-corps les situations du type Vincent Humbert ou Ramon Sampedro.

    Si le droit ne peut s'occuper de tout, il n'est pas sain non plus qu'il ignore ces situations dont tout le monde reconnaît qu'elles posent problème : les médecins sont placés en porte-à-faux entre, d'un côté, leur mission qui est de soigner et de maintenir en vie, et, de l'autre, leur conscience qui les pousserait davantage à apaiser la souffrance du malade en exauçant son dernier désir, ces malades, eux-mêmes, au-delà de leur souffrance, vivent dans la douloureuse incapacité d'agir sur leur propre destin tandis que les familles sont réduites à l'impuissance. Une telle situation doit-elle perdurer ?

    Etait-il donc si impensable d'avancer sur ce point particulier ?

    En donnant, dans ces cas précis, aux malades le droit d'agir sur leur destin jusqu'à provoquer l'inéluctable, on ne fait pas à mon sens un excès de réglementation, on rend sa dignité au malade puisqu'on accomplit sa dernière liberté.
    sébastien ditleblanc
  • Francois Truffart
    Le 06 Mars 2005 à 17 h 24 min
    Le theme de l'Euthanasie a visiblement retenu l'attention des membres de l'Academie des OScars cette annee: MAR ADENTRO a obtenu l'Oscar du meilleur film en langue étrangère (FAce aux CHORISTES) et surtout le nouveau film de Clint Eastwood, MILLION DOLLAR BABY, qui aborde le sujet d'une maniere encore plus crue et surtout violente et qui sort tres prochainement en France, a raflé 4 OScars dont celui du meilleur film et du meilleur realisateur. (Je ne vous en dit pas plus) Dans un pays profondément religieux et ou les questions liées a la santé se posent d'abord pour les Americains en des termes economiques, le theme de l'Euthanasie est recurrent. LA Cour Supreme a du recemment se prononcer sur le cas extreme d'une femme reduite a l'Etat de legume et dont la justice s'est opposée a la demande de la Famille de mettre fin a ses jours. Pour moi le plus beau film qui aborde le sujet reste JONNHY GOT HIS GUN de Dalton Trombo (1971). Je vous le conseille vivement.
    Francois Truffart
  • Eugène PLANET
    Le 05 Mars 2005 à 19 h 23 min
    « La loi ne résout pas tout, le Droit ne gère pas tout »

    Ils ne peuvent pas gérer et satisfaire d’intimes convictions parfaitement opposées :
    Pour les uns la vie est un bien inaliénable et nul ne dispose de la faculté d’en disposer.
    Pour les autres les limites de la vie sont aux limites de la souffrance ou aux limites de la dignité.

    Médecin : je pense que seule une conscience professionnelle inébranlable, un foi en son métier et à sa mission, un respect profond de l’être humain devraient nous permettre :
    non pas de faire mourir ou de laisser mourir mais d’accompagner dignement et humainement à la mort celui : inconscient ou conscient qui le demande , celui ou celle pour qui la science permet d’affirmer qu’aucun espoir ne l’habitera plus jamais.

    Pour cela il faut à chaque Médecin et à son Equipe : honnêteté et courage.

    Si ceci pouvait être admis un jour par tous, il faudra que l’on reconnaisse au Médecin son honnêteté et son courage. Aux Médecins de le faire admettre.

    Eugène PLANET
    Eugène PLANET
  • Nicolas Martinelli
    Le 05 Mars 2005 à 15 h 09 min
    Oui, je suis plus partisan du "Laisser mourir"...

    Ce qui est par contre gènant dans cette démarche, c'est l'obstination dont font preuve les pro-euthanasie pour combattre l'emploi du mot "Suicide", comme s'il y avait quelque chose d'absolument honteux à en faire usage.

    Pour bien légiférer, il faudra d'abord que le monde assimile pleinement la relation Euthanasie = Suicide, si elle ne veut pas lutter contre un tabou par un autre.
    Nicolas Martinelli
  • Cécilie C.
    Le 05 Mars 2005 à 14 h 55 min
    Parfois, laisser mourir les gens dans la dignité et ne pas les réduire à l'état de simple corps vaudrait mieux ... J'ai vu ma mère dans le coma, j'ai vu un oncle perdre toute sa dignité sous un traitement lourd et sans aucun résultat, administré tout en sachant qu'il n'aurait pas d'effet. Parfois, la dignité ce n'est pas la vie. Des gens préfèreraient sans doute que l'on garde une bonne image d'eux, une fois partis. Et même pour les proches : quand il n'y a aucun espoir et que tout le monde le sait, garder l'image de quelqu'un debout plutôt qu'un lit d'hopital et des machines partout, c'est certainement mieux. J'ai récemment vu "Ma vie sans moi" : aucun espoir de guérison n'est donné au personnage principal, mais le fait de ne pas la forcer à recevoir un traitement, de ne pas la clouer dans un lit d'hopital, lui donne toute la dignité qu'elle a besoin de laisser à ses deux filles et à son mari. Le problème du "laisser mourir" est bien plus grand et complexe qu'un texte de loi. Bien sûr, "faire mourir" n'est pas la solution ... juste "laisser mourir".
    Cécilie C.
  • Louis Antoine Thillet
    Le 05 Mars 2005 à 12 h 19 min
    Je n'ai pas vu ce film mais par contre j'ai vu sur le même thème je pense, les Invasions Barbares, film québécois de Denys Arcand.
    J'étais réticent parceque je suis vieux et n'aime pas trop aborder le sujet de la fin de vie mais j'ai été conquis par la justesse et la délicatesse de ce film.
    Louis Antoine Thillet

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Bonjour, vous avez pris le temps de me lire et me répondre.
Je tenais à vous remercier de cette forme d'engagement.
Rien que de m´apporter une réponse montre que nous partageons une passion, celle de notre pays. Pour ma part , je suis partisan du dialogue et, je vous remercie de l'avoir entamé avec moi.

Bien cordialement.
Alain Juppé
Alain Juppé 2017
5 ans pour l'emploi
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