Blog Notes d'Alain Juppé

Notre fiasco syrien

Publié le 24/10/2015 par Alain Juppé

On lit souvent qu’en Syrie, la Russie avait une stratégie et pas nous. Ce n’est pas, selon moi, exact. L’objectif de Poutine, certes, était clair: maintenir au pouvoir, à tout prix, Bachar et son clan, alliés de toujours de Moscou dans la région et seuls à même, pour les  Russes, d’assurer la stabilité du pays. Mais nous avions nous aussi, Américains et Européens, un objectif  clair: éliminer Bachar, responsable à nos yeux  de l’écrasement de son peuple, de la radicalisation de son opposition et finalement de la montée en puissance de Daech. Et faciliter la transition vers une Syrie sans Bachar.

Nous ne nous sommes pas donné les moyens d’atteindre cet objectif. Il est vrai que nous nous appuyions sur une opposition divisée, incapable de s’entendre sur un projet cohérent. Nous n’avons pas su la fédérer ni l’aider efficacement. En outre nous avons envoyé de mauvais signaux aux belligérants. Le pire est advenu quand le Président Obama a averti Damas que l’utilisation d’armes chimiques par son armée constituerait une ligne rouge que nous ne laisserions pas transgresser. La ligne a été franchie … et nous n’avons rien fait. Les frappes aériennes qui ont ciblé Daech en Irak et en Syrie ont tout juste stabilisé le front. L’engagement de nos troupes au sol a été, à juste titre, exclu. Dès lors la voie était libre pour la Russie qui est venue sauver le régime de Bachar de l’effondrement qui le menaçait, en bombardant massivement ses oppositions et pas seulement (pas principalement?) Daech. Une fois encore les démocraties ont fait la démonstration de leur faiblesse face aux régimes autoritaires.

Et maintenant? La diplomatie française est la dernière, ou presque, à s’en tenir à la ligne du refus de toute discussion avec Bachar qui était celle de N. Sarkozy et la mienne. Dans le contexte actuel, cette ligne est devenue : ni Bachar ni Daech. Le problème, c’est que nous sommes aujourd’hui les derniers et les seuls à tenir bon. Le Président Obama n’avait qu’un but : l’accord nucléaire avec l’Iran. Il l’a atteint. On parle beaucoup dans les chancelleries de contacts entre Russes et Américains pour trouver une sortie de crise en Syrie. Nos partenaires européens sont muets ou prêts au dialogue. Quand je parle de morale et des crimes de Bachar, on me fait remarquer avec quelque condescendance que je suis bien le seul à croire à la morale en politique étrangère. Je crains que le moment ne soit donc venu de boire le calice jusqu’à la lie et de nous asseoir à Genève à la table de négociation avec Bachar. Peut-être trouvera-t-on le moyen de sauver la face. Mais la vérité est bien celle-ci: Poutine a gagné.

Pour combien de temps? Je souhaite bien sûr de tout coeur qu’un accord politique permette de rétablir la paix dans la région et que les millions de réfugiés chassés de Syrie puissent regagner leur terre. C’est notre intérêt direct. Mais les conditions d’une pacification durable ne seront pas faciles à réunir. Les Russes qui n’ont pas réussi à vaincre les Talibans en Afghanistan pourront-ils éradiquer Daech du Proche et Moyen Orient? J’entends bien que les contextes sont très différents mais il faudra une forte coalition pour venir à bout d’un Etat islamique auto-proclamé dont les moyens sont considérables. Les pays arabes, Arabie Saoudite en tête, verront-ils durablement d’un bon oeil se constituer une alliance russo-iranienne dans la région? Bien d’autres questions sont posées par l’intervention russe et la diplomatie conquérante de Poutine. Il est vrai que beaucoup en France et en Europe sont plus réticents à se mettre dans la roue des Etats-Unis que dans celle de Poutine. Gaullisme sans doute mal compris. Il n’est évidemment pas question de nous antagoniser avec la Russie qui est un voisin et un partenaire incontournable. Quand j’étais au Quai d’Orsay, entre 2011 et 2012, je n’ai jamais cessé de parler avec mon homologue Sergueï Lavrov.  Pour expliquer et défendre la ligne de la France en rassemblant autour d’elle nos partenaires européens. Aujourd’hui l’Europe est hors jeu et la France seule.

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5 commentaires pour « Notre fiasco syrien »
  • Laurent
    Le 29 Octobre 2015 à 09 h 34 min
    Bonjour M. Juppé,
    Selon vous, "Il est vrai que beaucoup en France et en Europe sont plus réticents à se mettre dans la roue des Etats-Unis que dans celle de Poutine" ; pourquoi ne réduisez-vous pas les Etats-Unis à Obama, alors que vous réduisez la Russie à Poutine ?

    Votre diplomatie à géométrie variable est-elle gaulliste ? On rejette la Russie mais on fricote avec la grande démocratie saoudienne.

    Bien à vous.

    Laurent
    Laurent
    • Alain Juppé
      Le 29 Octobre 2015 à 17 h 07 min
      C'est décidément difficile de se faire comprendre !! Ai-je rejeté la Russie? J'ai écrit le contraire.
      Alain Juppé
  • adonis
    Le 24 Octobre 2015 à 20 h 46 min
    J'avoue ne pas très bien comprendre la ligne de ce billet. A vous suivre on avait une stratégie pour la Syrie, mais elle n'a pas marché. Elle reste moralement juste mais on n'a d'autre choix désormais que de s'asseoir sur la morale et à la table des négociations, en acceptant les termes russes...Et le billet se clôt sur un vertige de questions, sans réponses.

    S'il y a un fiasco, acceptez vous de prendre votre part de responsabilité ? (ce que semble accréditer le "nôtre"). Une bonne politique étrangère et une bonne stratégie ce sont celles qui mettent les moyens en adéquation aux objectifs qu'elles poursuivent. Nous voulions "éliminer", comme vous dites, Assad : est ce que nous nous en sommes donnés les moyens ? Je n'en ai pas l'impression. C'est un peu facile de dater le début de la pusillanimité à l'été 2013, alors que la crise a débuté au printemps 2011. La diplomatie française (et quelques autres) sont parties bille en tête, enivrée par une recette libyenne qui n'était manifestement pas transposable (je n'ouvre pas d'incise sur la Libye, mais je constate que la résolution 2073 a été à la fois le certificat de naissance et de décès de la responsabilité de protéger), en exigeant le départ d'Assad. Sans s'en donner les moyens. Peut-être étaient ils exorbitants. Je ne sais pas. Mais alors ça veut dire que la stratégie de départ n'était pas la bonne. A vous lire aujourd'hui il faudrait aller dîner avec le diable. Faire en 2015 ce que l'on a refusé de faire en 2011. Le problème, c'est que la cuillère est devenue très courte et que le bilan de ces quatre ans est plutôt lourd.
    adonis
    • Alain Juppé
      Le 25 Octobre 2015 à 08 h 32 min
      Je ne comprends pas bien votre billet. Vous dites la même chose que moi en me reprochant de le dire!!!
      Alain Juppé
  • Le à h min
    • Alain Juppé
      Le 25 Octobre 2015 à 08 h 33 min
      Grossière erreur! Les Russes ont bien combattu les Talibans qu'à cette époque les Américains aidaient en sous-main...
      Alain Juppé

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Bonjour, vous avez pris le temps de me lire et me répondre.
Je tenais à vous remercier de cette forme d'engagement.
Rien que de m´apporter une réponse montre que nous partageons une passion, celle de notre pays. Pour ma part , je suis partisan du dialogue et, je vous remercie de l'avoir entamé avec moi.

Bien cordialement.
Alain Juppé
Alain Juppé 2017
5 ans pour l'emploi
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