Blog Notes d'Alain Juppé

Mutations

Publié le 04/01/2015 par Alain Juppé

Pour sortir la France du marasme actuel, aurons-nous besoin de révolutionnaires ou de réformistes ? Certains posent la question en ces termes… ce qui me laisse perplexe.

Révolution : « mouvement d’un objet autour d’un point central, d’un axe, le ramenant périodiquement au même point », dit le dictionnaire. Ce qui est vrai en physique l’est aussi souvent en politique.

Je n’aime pas beaucoup , non plus , le concept de rupture en politique . Il y a de la brutalité dans cette démarche : rompre , c’est briser , casser.

Je préfère donc les réformes , qui demandent du courage mais aussi du réalisme . Pour les réussir, il faut commencer par un bon diagnostic . Or je ne suis pas sûr que nous ayons assez pris conscience des formidables changements que connaît et va continuer de connaître le monde autour de nous.

Prenons l’exemple de la croissance . Nous sommes tous à la recherche de la croissance perdue . Nous savons bien que sans retour de la croissance , nous ne parviendrons ni à faire reculer le chômage ni à réduire durablement nos déficits publics et notre endettement. Mais de quelle croissance parlons-nous ? Ce serait une grave erreur de penser que nous pourrons renouer avec la croissance que la France et l’Europe ont connue pendant les décennies d’après-guerre , ce qu’on a appelé les Trente Glorieuses . La croissance de l’avenir devra relever au moins trois défis , s’adapter à trois profondes mutations dont nous n’avons encore vu que les prémices .

D’abord le défi environnemental ou écologique. La croissance passée, celle en tout cas qui s’est développée depuis la révolution industrielle du XIXème siècle, a fait peu de cas des équilibres naturels qui conditionnent l’avenir de l’humanité . Nous sommes en train de les détruire allègrement . Nous le savons mais nous avons le plus grand mal à changer de modèle . Il est désormais vital, au sens propre du terme, d’inventer et de mettre en œuvre une nouvelle croissance qui respecte enfin la nature, au sens le plus large y compris la biodiversité, autour de nous. D’autant que la pression démographique va se faire de plus en plus forte. Cette nouvelle croissance devra être  sobre et circulaire . Sobre c’est-à-dire économe de toutes les ressources non- renouvelables et/ou rares : l’énergie , les matières premières , l’eau , l’air , les sols … Selon le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), » à l’horizon 2025, les consommations mondiales de minéraux, minerais, combustibles fossiles et biomasse, pourraient doubler par rapport aux consommations de l’année 2008. En 2050, elles pourraient tripler. » C’est insoutenable. Les Assises Nationales de l’Energie qui se tiendront à Bordeaux à la fin de ce mois de janvier seront l’occasion, je l’espère, pour les collectivités locales qu’elles rassembleront, de manifester leur volonté de participer concrètement à la nécessaire transition énergétique.

Croissance circulaire aussi,  c’est-à-dire croissance nourrie systématiquement par le recyclage, le ré-emploi et non le gaspillage . Nous savons à peu près ce que nous devrions faire . Et nous avons commencé à le faire , principalement au niveau local , dans nos villes par exemple. Je pourrai énumérer les initiatives qui se multiplient dans tous les domaines. Dernier exemple en date : la candidature de Bordeaux Métropole à l’appel à projet national « zéro gaspillage, zéro déchet » ; cette candidature vient d’être retenue par le ministère et nous ne sommes pas les seuls. La région Aquitaine pour sa part s’est dotée d’une « feuille de route Economie circulaire 2014-2016 » qui débouche sur 20 propositions d’action. Les gouvernements devraient s’inspirer de cet activisme local . Il faut accentuer la pression qui s’exerce sur eux pour qu’en décembre prochain , à Paris , la grande conférence sur le climat n’accouche pas d’une souris , mais qu’elle aboutisse à un accord contraignant de limitation des émissions de gaz à effet de serre permettant d’éviter une hausse de la température moyenne du globe supérieure à deux degrés.

Deuxième mutation à prendre en compte pour soutenir la croissance de l’avenir : celle de l’entreprise elle-même . Il me semble que le débat sur la place de l’entreprise dans le processus de création de richesse et d’emploi est dépassé . Cette place est évidemment centrale. Aucun autre système que celui de la libre entreprise en économie de marché n’est capable des mêmes performances. Économie de marché régulée bien sûr : le libéralisme authentique n’est pas la loi de la jungle . Mais de quelle entreprise s’agit-il ?  Ici encore de profonds changements se produisent . Dans le secteur de ce que j’appellerai peut-être improprement l’économie classique . Nombreuses sont les entreprises de ce secteur qui assument pleinement leur RSE , leur responsabilité sociale , sociétale et environnementale . Je cite Jochen Zeitz , ancien patron de Puma , aujourd’hui administrateur de Kering :

« Le résultat d’une entreprise tel qu’il existe aujourd’hui , c’est-à-dire sur un plan exclusivement financier , est trop réducteur . Il doit être triple : financier , social et environnemental.  »

À côté de l’économie dite classique , l’économie et les entreprises sociales et solidaires « ESS » pèsent déjà d’un poids considérable : mutuelles, coopératives, fondations, associations dont la gouvernance est fondée sur le principe « une personne, une voix » et dont les statuts rendent nécessaire la prise en compte de considérations autres que la recherche du profit représentent 10% du PIB et près de 12% des emplois privés en France.

A mi-chemin  entre les entreprises classiques et l’ESS , émerge « l’entreprise sociale » dont j’emprunte la définition à l’ouvrage de Jean-Marc Borello, François Bottollier-Depois et Nicolas Hazard:

« L’entreprise sociale est une organisation productive privée qui cherche à atteindre un impact social, sociétal et environnemental par la mise en œuvre d’un modèle économique viable , dans la cadre d’une lucrativité limitée » . Chaque mot compte. Ce qui fait la spécificité de ce modèle d’entreprise , ce n’est pas qu’elle ne cherche pas à faire des bénéfices, bien au contraire, mais qu’elle limite le caractère lucratif de ses bénéfices en réduisant les dividendes et en encadrant l’éventail des salaires pour ré- investir davantage dans son projet.

Cette mutation plus ou moins lente des finalités mêmes de l’entreprise s’accompagne d’une autre mutation tout aussi profonde et progressive : celle de l’attitude des consommateurs qu’on peut résumer dans l’expression « économie du partage ». Partout on voit se développer des initiatives qu’il est difficile de définir précisément mais qui toutes reposent sur l’idée que l’usage d’un bien prévaut sur la propriété du produit . Appartements, voitures, bureaux,  parkings, caves, lave- linge, vêtements, loisirs , compétences, troc entre amis, entre inconnus, du particulier à l’entreprise … on partage toutes sortes de biens ou de services; on peut se faire conduire par un particulier, lui confier son chien, recevoir à dîner par le biais d’un site participatif. On en découvre chaque jour. Le magazine Forbes évalue à 3,5 milliards de dollars les revenus du secteur en 21014, ce qui est à la fois peu et beaucoup. Dans le même esprit, on partage les lieux de travail (espaces collaboratifs tel le Node à Bordeaux) , ou le financement participatif d’un projet (crowfunding pour faire chic) . Ces nouveaux comportements bouleversent profondément la relation à la production et à la consommation, et donc au travail. Notre approche traditionnelle du temps de travail, de la durée du travail, dans la semaine, dans l’année ou dans la vie risque fort de se trouver complètement décalée par rapport aux attentes ou aux comportements dans le monde réel.

Troisième défi: ce que j’ai appelé improprement le tsunami numérique. Improprement car derrière un tsunami, il n’y a que désolation. La vague numérique sera, bien au contraire, porteuse de progrès encore insoupçonnés. Ce qui nous attend est sans aucun doute mille fois plus « transformant » que ce que nous vivons déjà depuis des années. Qu’il s’agisse de la santé, de l’éducation, du commerce, de la construction et de la fabrication des objets en général etc… la puissance de l’innovation sera formidable, dans tous les sens du terme, j’y reviendrai.

La transformation numérique est, sera un atout majeur pour relever les deux premiers défis que j’ai cités : les réseaux intelligents concourent d’ores et déjà au succès de la transition énergétique; la ville de demain sera d’autant plus durable qu’elle sera plus intelligente ( un exemple : en octobre à Bordeaux se tiendra un congrès international majeur : ITS , intelligent transport systems). De même, l’économie du partage se fonde en grande part sur les possibilités infinies qu’offrent les technologies numériques et l’internet.

Ajoutons les perspectives de robotisation qui vont changer de fond en comble les conditions de production non seulement dans l’industrie où elles sont déjà très développées mais aussi dans les services et même dans la vie quotidienne.

Je suis fasciné par deux percées récentes de la technique : la voiture sans chauffeur qui va révolutionner notre relation avec notre sacro-sainte « bagnole » …. et les imprimantes 3D qui vont permettre de fabriquer chez soi toutes sortes d’objets, y compris sa maison!

La tête vous tourne quand vous essayez de vous projeter sur le demi-siècle qui vient. C’est pourquoi j’ai utilisé l’adjectif « formidable » qui signifie, dans son acception moderne, enthousiasme et bonheur, mais qui, étymologiquement, évoque aussi la crainte. Je ne veux pas céder pour ma part au pessimisme. Tout progrès technique est en soi ambivalent. Déjà les canuts lyonnais des premières années du XIXème siècle brisaient les métiers à tisser dans lesquels ils voyaient une menace pour leur emploi. Gageons que les filières numériques créeront plus d’emplois qu’elles n’en détruiront. Mais il nous faudra beaucoup de créativité. Gageons aussi que nous saurons réguler l’emploi de ces technologies pour assurer le respect de nos libertés individuelles. Cela ne se fera pas tout seul; il y faudra une stricte vigilance. Et quel que soit notre degré de confiance dans le développement des savoirs et les progrès de la science, écoutons malgré tout l’avertissement de l’astrophysicien Stephen Hawking qui dit :

« Le développement d’une intelligence artificielle autonome pourrait signer la fin de l’humanité. »

 

Devant ce grand chambardement, que peuvent faire les politiques ? D’abord preuve de modestie . Le temps où ils s’imaginaient pouvoir changer le monde est heureusement révolu. Le résultat était au mieux inefficace, au pis dangereux, les idéologies finissent presque toujours dans le totalitarisme. En réalité , c’est le monde qui change le monde. Le monde c’est-à-dire les entrepreneurs, les artistes, les professeurs, les chercheurs, les médecins, mais aussi les ouvriers, les bénévoles … bref tout le monde . Y compris , à  leur place les politiques qui doivent d’abord s’efforcer de comprendre le changement puis de le faire partager, quand il est positif, par le peuple qu’ils ont la charge de conduire. C’est une noble tâche, qui n’exige pas seulement de la modestie, mais aussi de la clairvoyance, du courage, de l’autorité.

 

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Bonjour, vous avez pris le temps de me lire et me répondre.
Je tenais à vous remercier de cette forme d'engagement.
Rien que de m´apporter une réponse montre que nous partageons une passion, celle de notre pays. Pour ma part , je suis partisan du dialogue et, je vous remercie de l'avoir entamé avec moi.

Bien cordialement.
Alain Juppé
Alain Juppé 2017
5 ans pour l'emploi
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