Blog Notes d'Alain Juppé

Ouagadougou

Publié le 01/07/2005 par Alain Juppé

La Fondation pour l’innovation politique et l’Institut Afrique Moderne m’ont invité à présider le colloque qu’ils ont organisé dans la capitale du Burkina Faso sur les « acteurs méconnus » du développement.
La préparation de mon intervention m’a conduit à me replonger dans les questions de développement qui sont cruciales pour l’avenir des relations internationales.
La pauvreté qui frappe des centaines de millions d’êtres humains est en effet un scandale et une menace.
Un scandale moral parce qu’elle est la négation des principes et des valeurs dont nous prétendons être porteurs : la dignité de la personne humaine, l’égalité, la solidarité.
Une menace parce qu’il est illusoire de s’imaginer que le monde trouvera l’harmonie et la paix tant que la misère et l’injustice nourriront les frustrations, les révoltes et les violences .
La lecture du rapport de la Commission pour l’Afrique constituée par Tony Blair dans la perspective du prochain G8 m’a particulièrement intéressé.
D’autres rendez-vous importants sont sur l’agenda international: le sommet de l’ONU, en septembre prochain, consacré à l’examen des objectifs du Millénaire (réduire la pauvreté de moitié d’ici 2O15); le sommet de Hong-Kong en décembre, dans le cadre de l’OMC; le sommet Afrique-France à Bamako toujours en décembre.
La communauté internationale va-t-elle enfin se décider à prendre les mesures nécessaires, qu’il s’agisse de l’effacement de la dette des pays les plus pauvres (un premier pas vient d’être franchi), de l’augmentation de l’aide publique, de la création de ressources nouvelles (par exemple la taxe sur les billets d’avion proposée par la France et l’Allemagne) ?
Il y a urgence!
Pendant que les grands de ce monde parlent, des centaines de milliers d’êtres humains, dont beaucoup d’enfants, continuent à mourir de la faim, du SIDA, de la tuberculose, du paludisme ou de la guerre.
A Ouagadougou, nous avons essayé de travailler avec les « acteurs méconnus » du développement.
D’abord les travailleurs immigrés qui transfèrent une partie importante de leur salaire en direction de leurs familles restées « au pays ». Ces transferts sont considérables; on a calculé qu’ils représentaient 1,5 fois le montant de l’aide publique au développement (APD) !
Encore faut-il qu’ils soient réellement utiles.
J’ai été frappé d’entendre le responsable d’une association d’immigrés (ou plutôt d’émigrés, vu d’Afrique) lancer cet avertissement:
« Gagner sa vie en France ou en Europe, c’est dur. Il faut se lever de bonne heure tous les matins, quel que soit le temps.
Alors nous voudrions être sûrs que l’argent que nous envoyons, en nous privant de beaucoup de choses, est investi dans des projets utiles et durables, et qu’il ne sert pas à faire la bamboula. »

Autres acteurs « méconnus » du développement: les volontaires, individuels ou regroupés en associations et en ONG.
Là encore, un témoignage frappant, venant d’un militant d’ATD Quart Monde, qui vit dans un bidonville de Dakar:
« Un père de famille m’a dit un jour: Le plus dur, ce n’est pas la faim ou les privations; on y fait face tous les jours. Le plus dur, c’est de voir que des projets démarrent… et qu’à nous, on ne nous demande jamais rien. »
Conclusion de l’intervenant: on ne vaincra pas la pauvreté sans les pauvres eux-mêmes.

Troisième cercle d’acteurs méconnus: tous ceux qui s’appuient sur les traditions africaines pour alimenter une véritable économie du développement.
Ces traditions, trop souvent, les experts internationaux les ignorent ou les combattent. Et pourtant la médecine traditionnelle et sa pharmacopée, si l’on les purge de tout charlatanisme, peuvent être d’un précieux secours.
De même les pratiques culturelles traditionnelles peuvent aboutir à des productions marchandes, mais surtout redonner fierté à ceux qui les transmettent tout en les ouvrant sur le monde.
Un chef coutumier local m’explique la différence de philosophie entre la justice moderne et le droit coutumier: la justice moderne tranche entre celui qui a raison et celui qui a tort; le droit coutumier cherche le consensus et la réconciliation, « il réussit lorsque les plaignants se quittent en se serrant la main. Les deux sont nécessaires et complémentaires ».

Sur tous ces sujets les participants ont essayé de dégager des solutions concrètes. C’était passionnant.

En deux jours, nous avons pris beaucoup de contacts et vu beaucoup de réalisations encourageantes.
Par exemple le lancement de l’Université numérique francophone mondiale, qui va permettre à des étudiants des pays du Sud de bénéficier des meilleurs cours des professeurs du Nord, via le satellite et Internet.
Isabelle a rencontré les membres d’une association de lutte contre l’excision ( le Burkina est particulièrement mobilisé contre ce fléau ); elle m’explique le travail d’information et de pédagogie que mène l’association pour éradiquer des préjugés criminels. Elle se rend aussi dans les locaux d’une association de prévention du SIDA, qui prend également en charge les personnes atteintes par la maladie. On lui a dit que le taux de prévalence avait baissé au cours des dernières années; mais les tri-thérapies restent encore inaccessibles au plus grand nombre, alors qu’elles sont gratuites dans certains pays voisins. Drame de conscience des médecins quand il faut choisir. Les mères de jeunes enfants eux-mêmes contaminés sont prioritaires.

Chaque fois que je viens en Afrique, la même magie se produit: au milieu de tant de misère et de détresse, il ya la lumière dont rayonnent les hommes et les femmes qui nous accueillent avec une attention, une gentillesse, une confiance et finalement une joie qui nous renvoient, tout à coup, face à nous-mêmes et à nos responsabilités.
J’aime l’Afrique.
01/07/05

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3 commentaires pour « Ouagadougou »
  • Jacques Ndéby
    Le 08 Mai 2006 à 15 h 39 min
    Tout le monde parle de charité !
    Sortir de l'Afrique de ses problèmes passe aussi par l'absence du mépris !
    Vous êtes Africain en France ? On vous appelle "immigré".
    Vous êtes Français en Afrique, on vous appelle "Expatrié". Est-ce que tous ne sont-ils pas des expatriés ? Aider l'Afrique passe aussi par la suppression du "Colonialisme moral". C'est bien qu'un Monsieur tel que vous s'intéresse à ce Continent.
    Jacques Ndéby
  • Pierre Corbac
    Le 06 Juillet 2005 à 14 h 18 min
    Intéressant, mais navrant également de voir à quel point nos compatriotes sont capables de s'enthousiasmer pour de grands débats idéologiques, technico-politiques (ce dont je suis également friand) alors que de grandes causes plus urgentes mériteraient l'essentiel de notre attention.

    Regardez la pauvreté des réactions suite à votre article sur l'Afrique...alors que la violence des débats fait rage pour de simples histoires de politiques intérieures.

    Un seul mot d'ordre, passionnons nous pour l'Afrique, agissons pour l'Afrique. Et comme le disais un chanteur africain en réponse à un quelconque responsable d'organisation humanitaire au JT de 13 heures, "je m'en fous du salaire de Bill Gates, je m'en fous de ce qu'il représente, j'ai besoin, nous avons besoin de tout le monde, arrêtons de discuter ou de critiquer".

    L'essentiel est dit. Il est vrai que l'aide humanitaire (et je n'aime pas ce mot...) ce n'est pas dans un bureau à Paris. L'"investissement" humanitaire, il faut y être.

    Peut-être ne sommes nous tous pas des amoureux du continent certes. Pour ma part en tous cas "I'm an African", comme l'aurait dit en son temps un président américain.
    Afriquement.
    Pierre Corbac
  • Christophe Dubois
    Le 05 Juillet 2005 à 20 h 31 min
    Pardon d'intervenir de manière tardive.
    J'aimerais ici souilgner la "chance" relative du Burkina Faso comparé à son voisin déchiré, la Côte d'Ivoire. Ce pays souffre de maux similaires mais par la faute d'une poignée d'irreponsables, l'action humanitaire y est pratiquement inexistante, le pays se meurt doucement, coupé en deux et séparé par une zone devenue depuis longtemps, zone de défiance.
    Peut-être qu'un jour, les choses y redeviendront possibles.
    Un échec africain de plus...
    Christophe Dubois

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Bonjour, vous avez pris le temps de me lire et me répondre.
Je tenais à vous remercier de cette forme d'engagement.
Rien que de m´apporter une réponse montre que nous partageons une passion, celle de notre pays. Pour ma part , je suis partisan du dialogue et, je vous remercie de l'avoir entamé avec moi.

Bien cordialement.
Alain Juppé
Alain Juppé 2017
5 ans pour l'emploi
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