Blog Notes d'Alain Juppé

Un long combat

Publié le 14/06/2013 par Alain Juppé

Dès 1993, la France s’est engagée dans le combat pour la défense de ce qu’on a appelé improprement « l’exception culturelle », et que l’UNESCO a plus justement dénommé la « diversité culturelle ».

Je me souviens très bien de l’un de mes premiers combats de ministre des affaires étrangères en 1993 : le Président Mitterrand et le Premier Ministre Balladur m’avaient chargé de remettre en cause ce qu’on appelait « l’accord de Blair House », accepté imprudemment par le précédent gouvernement dans le cadre de la négociation commerciale de l’Uruguay Round. Cet accord était inacceptable sur plusieurs points, notamment en matière agricole. Mais la négociation était aussi mal engagée dans un autre domaine : celui des biens et services culturels que les Etats-Unis et plus précisément l’industrie cinématographique américaine voulaient absolument inclure dans le processus de libération des échanges et donc de démantèlement des mécanismes nationaux de soutien. Il fallut déployer beaucoup d’énergie pour convaincre nos partenaires européens que les biens et les services culturels n’étaient pas des biens et services comme les autres, car ils intégraient une part de notre identité et de l’âme de nos peuples. La bataille fut rude mais nous la gagnâmes.

Les tenants de la libéralisation à tout crin , c’est-à-dire principalement Hollywood, ne baissèrent pas les bras. L’offensive reprit contre les aides à la production cinématographique nationale et l’ensemble de nos mécanismes de soutien aux biens et services culturels (le livre etc…)

Le Canada et la France eurent alors la bonne idée de transférer la discussion du terrain commercial (celui de l’OMC, organisation mondiale du commerce) au terrain culturel (celui de l’UNESCO). Le Président Chirac se porta en première ligne. Il fallut plusieurs années d’efforts diplomatiques avant que ne soit adoptée « la convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles » qui répondait à nos voeux. Le vote intervint à l’UNESCO en octobre 2005, à l’unanimité moins deux voix contre (Etats-Unis et Israël) et quatre abstentions. La convention est entrée en vigueur en 2007 et nous donne une base juridique internationale pour maintenir nos systèmes d’aide à la production nationale, grâce auquel le cinéma français continue à exister.

Voici que l’offensive américaine renaît, avec la proposition de négociation d’un accord de libre-échange entre l’Union Européenne et les Etats-Unis. Belle persévérance! Nous devons faire preuve de la même détermination dans notre refus, sans nous laisser influencer par ceux qui critiquent notre « protectionnisme culturel » au motif que le cinéma français ne produit pas que des chefs d’oeuvre. Le cinéma américain ne produit-il pas, à côté de merveilleux films que nous aimons tous, un nombre impressionnant de navets?   

Et de grâce, qu’on n’oppose pas le prétendu libéralisme américain au protectionnisme français! Il n’y a pas économie plus habile à protéger ses intérêts nationaux que l’économie américaine. Le vrai choix est entre réalisme et naïveté.

Partager cet article

0 commentaires pour « Un long combat »

Ajouter un commentaire

Bonjour, vous avez pris le temps de me lire et me répondre.
Je tenais à vous remercier de cette forme d'engagement.
Rien que de m´apporter une réponse montre que nous partageons une passion, celle de notre pays. Pour ma part , je suis partisan du dialogue et, je vous remercie de l'avoir entamé avec moi.

Bien cordialement.
Alain Juppé

Les derniers tweets

Sur Facebook

GALERIE INSTAGRAM

Bordeaux