Blog Notes d'Alain Juppé

Week-end cinéma

Publié le 16/01/2005 par Alain Juppé

Samedi soir, Alexandre.
Côté « péplum », je trouve cela plutôt réussi. On voit que le producteur n’a pas lésiné sur le budget. Les scènes de bataille notamment ont du coûter cher. Elles sont impressionnantes, surtout la première, Gaugamèles.
Pour l’hémoglobine, on est servi ; mais pour l’émotion, zéro. Même la mort de l’amant-ami, Héphaïstion, m’a laissé de marbre.
Quant au personnage d’Alexandre – je ne parle pas du jeu de l’acteur qui fait de son mieux – , je résumerai d’un mot le sentiment qu’il me laisse : inhumanité.
Mis à part quelques allusions à la fondation des villes qui portent le nom d’Alexandrie, on ne voit pas le bâtisseur à l’oeuvre. La volonté de rapprocher les Grecs et les Barbares se limite à un mariage en forme de viol.
Que reste-t-il? Le chef de guerre, sans aucun doute génial, mais brutal, colérique, ivrogne, insensible à la souffrance et au malheur. S’il grâcie la famille de Darius, c’est évidemment par calcul.
J’arrête là. Il va falloir que je me plonge dans l’une des biographies que vous m’avez recommandées pour vérifier si la « vérité » historique, après tout, est aussi décevante que la fiction.
(Pour une critique « autorisée » des aspects historiques du film, on me signale l’article de Daniel Mendelsohn dans The New York Review of books, WWW.nybooks.com)

Dimanche matin, La Chute.
On change de catégorie! La tension dramatique, l’émotion sont présentes de bout en bout.
Qui donc a pu voir dans ce film une tentative de réhabilitation de l’homme Hitler?
Certes il est « attentionné » avec sa secrétaire , et affectueux avec son chien. Peut-être amoureux d’Eva Braun, encore qu’il lui refuse la grâce de son beau-frère.
Mais cela rend le personnage encore plus terrifiant! Oui, même si cela dérange, il y a une part de comportement « ordinaire » chez ce fou, malade et criminel. Il n’en reste pas moins que c’est l’horreur qu’il inspire à chaque minute.
La grande question que me pose le film n’est pas tellement celle du jugement à porter sur Hitler: la cause est entendue depuis longtemps. C’est celle du comportement des hommes et des femmes qu’il a fascinés jusqu’à la dernière minute. L’exemple le plus abominable est celui de la femme de Goebbels qui organise méthodiquement l’empoisonnement de ses six enfants parce qu’elle ne veut pas qu’ils vivent dans un monde sans national-socialisme. Au delà de tout entendement. Et cette fascination-aveuglement s’exerce aussi sur des gens qui ne sont pas gens de peu : généraux, artistes, intellectuels, médecins… Ce qu’on appelle « les élites ».
Il faut voir ce film, qui honore son réalisateur allemand.

Je veux résister à la tentation de tracer un parallèle entre Alexandre et La Chute. Les époques, les contextes, les « cultures »… sont tellement éloignés.
Et pourtant… Peut-on échapper à une réflexion sur le pouvoir, le pouvoir absolu, la folie du pouvoir absolu?
Quelques points communs: le rêve d’Empire, dont les frontières sont sans cesse repoussées; la solitude; la perte de tout sens des réalités; la paranoïa du complot…
Et surtout le mépris de la vie humaine et du sort des peuples. Avez-vous observé qu’Alexandre et Hitler utilisent presque les mêmes mots pour stigmatiser la lâcheté et la trahison du peuple macédonien et du peuple allemand?
Dans l’Histoire, les grands conquérants ont toujours fasciné, m’ont toujours fasciné. Et s’ils n’étaient après tout que les fléaux de l’humanité?
Le risque nous semble,à nous citoyens du XXI°siècle, relever du fantasme historique. Si l’on observe bien la planète, est-ce si sûr?
16/01/05

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10 commentaires pour « Week-end cinéma »
  • stéphane balota
    Le 23 Janvier 2005 à 10 h 23 min
    C'est l'Histoire qui juge, par-delà les temps, et qui tranche entre les monstres et les "hommes illustres" (je ne saurais me départir de Plutarque...). De la conquête, souvent brutale, elle a tendance à ne retenir que les conséquences, les résultats... l'oeuvre. Celle d'Hitler, hélas, nous ne la connaissons que trop bien. Celle d'Alexandre est bien autrement remarquable : non en termes militaires, ou politiques (grandiose et fulgurante conquête d'un génie militaire, certes, mais empire qui commence sa décomposition bien souvent sanglante aussitôt disparu son fondateur), mais en termes de civilisation, de culture :l'héllénisme porté de l'Egypte jusqu'aux confins de l'Inde, une extension de l'univers commun (la koiné) comme on n'en vit jamais jusqu'alors dans l'histoire de l'humanité, en attendant l'accroissement de l'empire romain qu'Alexandre prépare et rend possible d'une certaine manière.
    Cette expansion culturelle (la violence en moins) ne serait-elle pas à méditer pour l'Europe d'aujourd'hui, qui s'interroge sur ses nouvelles frontières ?
    Merci, cher Alain, de vos reflexions en ligne, et de rendre ainsi possible l'échange d'idées.
    stéphane balota
  • Nicolas Brunel
    Le 18 Janvier 2005 à 21 h 37 min
    J'ai effectivement vu les deux films deux jours d'affilée, dans le sens inverse, et les mêmes impressions se font jour. Cependant, une discordance tout de même. Nous avons eu affaire à chaque fois au même idéal-type. En général, le conquérant dans l'Histoire ne peut pas être réduit au "conquérant" hitlérien ou à l'image que le film donne d'Alexandre. Il y a souvent la figure du guerrier, conquérant sur l'extérieur, mais les grands hommes de l'histoire étaient souvent en même temps des conquérants de l'intérieur, permettant la victoire, ou plutôt la synthèse, de certaines idées au sein de la société. Ces bâtisseurs de villes, de Codes, de symboles peuvent rarement être réduits à des fléaux. Entre la légende dorée et la légende noire, il y a une place pour une vision de la complexité et des contradictions qui font de tout grand homme un catalyseur de l'Histoire et une solution temporaire, mais à l'empreinte durable, aux problèmes d'une société.
    Nicolas Brunel
  • Damien Piot
    Le 18 Janvier 2005 à 16 h 00 min
    Bonjour,
    je vous trouve trés dur avec "Alexandre", que j'ai vu samedi soir et que j'ai personellement beaucoup aimé.
    Certes, les scènes de batailles sont déplaisantes de part les prises de vue qui finissent par faire mal aux yeux, et leurs durée; mais je trouve, pour avoir un peu vu les conquêtes Orientales d'Alexandre dans mes cours d'Histoire Ancienne ce semestre, que le personnage d'Alexandre est assez fidel à celui que je m'imaginai: complexe.
    En effet il est violent, se montre assez impitoyable avec ses hommes, peut-être un peu trop dans le film, mais c'est aussi dans l'Education que recevaient ces Princes, notamment en Macédoine où les Rois étaient des Chefs de guerre "élus" par acclamation de l'armée (on voit d'ailleur l'image d'Alexandre qui se fait acclamer par la foule aprés l'assassinat de son pére)sans principe dynastique (du moins en théorie).
    Pour ce qui est de sa relation avec les barbares, elles sont peut-être trop violente (on sait qu'Alexandre a tenté la conciliation avec les Orientaux) mais il transparaît malgrés tout à plusieur reprises le soucis d'Alexandre d'intégrer les Orientaux, notamment quand il se heurtent à ses hommes, qui lui reprochent de privilégier les orientaux; dans cette perspective d'ailleur même si il est indéniable de voir la politique d'assimilation des orientaux et un sentiment"philobarbare" pour reprendre le terme grec que devait avoir Alexandre; il est quand même fort possible qu'Alexandre devait avoir un sentiment ambivalant ou contrasté envers les "Barbares", puisqu'il a été conditionné par la culture grec qui se méfiait "naturellement" des barbares,et par l'instruction de ses précepteurs notamment Aristote qui lui aurait enseigner de "considérer les barbares comme des animaux".
    Enfin il m'a semblé voir un côté hûmain en Alexandre (peut-être suis-je le seul...) quand on le voit à plusieurs reprises douter (notamment dans ses confidences avec Héphaïston). Et sur les relations qu'il entretient avec Roxane, on ne peut pas caricaturer comme le fait Paris-Match dans sa critique ciné d'il y a 2 ou 3 semaine, qui ne voit que le "viole", alors que l'on voit juste aprés, et dans la suite du film la tendresse ou l'amour qu'ils éprouvent.

    En Résumé, je pense qu'il faut considérer ce film pour ce qu'il est, c'est a dire un Péplum et non un documentaire, mais qui montre, tout aussi imparfait qu'il puisse être (on a pas non plus vu l'épisode des "Noces de Suse"où 80 officiers macédoniens ont été forcés plus ou moins à épouser des orientales, ...), il se laisse regardé et apporte une assez bonne approche historique
    Damien Piot
  • Julien Blavette
    Le 18 Janvier 2005 à 10 h 53 min
    Bonjour Mr Juppé,

    Une fois encore bravo pour ce blog, c'est un délice (je pèse mes mots) de vous lire tous les jours. J'aime votre façon d'écrire, mais surtout j'aime ce lien que vous créez avec le lecteur. On se sent proche de vous. L'icône du Premier Ministre disparaît pour laisser place à celle plus accessible du simple internaute.

    Je voulais revenir sur le film "La Chute".
    J'ai trouvé ce film très bon, et trouve la polémique à son sujet quelque peu exagérée. Comme vous le dites si bien, je ne pense pas que le film soit une éloge à Hitler en tant qu'être humain, bien au contraire, je pense que le film ne fait que démontrer la froideur de cet homme.
    J'ai bien aimé ce film car il nous montre aussi le malheur du peuple allemand. En effet, quand on parle de l'Allemagne nazie, on oublie trop souvent les souffrances que le peuple a du subir tout au long de cette guerre.

    Je m'arreterai là pour les critiques relatives au film, tout ayant déjà été dit à ce propos par d'autres.
    Cependant, et puisque je constate que chacun y va de ses recommandations littéraires, je me permettrai d'en proposer une.
    Je vous conseille l'ouvrage de William Sheridan Allen "Une petite ville nazie" (10/18). C'est une étude monographique sur la montée de l'Hitlérisme dans une petite ville moyenne de Prusse dans les années 1930.
    L’objectif avoué de cette restitution, au plus près des réalités quotidiennes, est bien d’illustrer par une perspective localiste la façon dont les idées nazies ont pu être développées et finalement s’implanter.
    Bref, c'est un tres bon livre. Je vous le conseille.
    Julien Blavette
  • Etienne A.
    Le 17 Janvier 2005 à 18 h 12 min
    Je trouve que la polémique sur le remarquable film "la Chute", est insensée.

    Oui, Hitler pouvait être cordial, aimable et plein d'attentions pour ses proches. Le présenter comme un être humain et non comme l'incarnation du diable rend le personnage plus terrifiant encore.

    Non, ce film n'exonère pas le "peuple" allemand (voir la dernière séquence du film). Par ailleurs, je voudrais rappeler que la responsabilité collective de la population allemande dans le atrocités nazies n'a jamais été reconnue(notamment lors du procès de Nuremberg).

    Oui, on peut parler d'Hitler en mettant simplement en scène ses derniers jours... C'est la liberté cinématographique et le nazisme ne doit pas être un sujet tabou.
    Etienne A.
  • Anne marie Cochet
    Le 17 Janvier 2005 à 17 h 00 min
    Merci de votre analyse sur la "chute"Je me posais cette même question hier: Pourquoi cette fascination et cette adhésion presque sans faille d'une certaine élite allemande intelligente et parfois aussi si polie et même prévenante dans les rapports avec des particuliers, ceci vécu pendant l'occupation,Cf le silence de la mer de Vercors.Ce qui en aucun cas ne peut justifer les horreurs et montruosités , (vel d'hiv. Oradour...) ni permettre le moindre révisionisme!Merci encore de vos éclairages. AMC retraitée prof. lib
    Anne marie Cochet
  • ABENDA ABENDA
    Le 17 Janvier 2005 à 15 h 22 min
    "Dans l'Histoire, les grands conquérants ont toujours fasciné, m'ont toujours fasciné. Et s'ils n'étaient après tout que les fléaux de l'humanité?
    Le risque nous semble,à nous citoyens du XXI°siècle, relever du fantasme historique. Si l'on observe bien la planète, est-ce si sûr?"

    Dans cet esprit et sans vouloir être pédant plus que de besoin, je me permets de recommander la relecture du "Discours sur la servitude volontaire" d'Etienne de la Boétie.
    ABENDA ABENDA
  • Jérôme Betoulle
    Le 17 Janvier 2005 à 14 h 41 min
    Cher Monsieur,

    Vous vous interrogez, à juste raison, sur le comportement des hommes et des femmes fascinés par Adolph Hitler.

    Sur la question quasi-parallèle des mécanismes psychologiques de la barbarie, je ne saurais trop vous recommander, si ce n'est déjà fait, la lecture de ce qu'en dit le survivant de la Shoah qu'est Boris Cyrulnik dans le dossier que le Nouvel Observateur consacre cette semaine au 60ème anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz.

    A méditer.
    Jérôme Betoulle
  • Philippe LAUWICK
    Le 16 Janvier 2005 à 23 h 21 min
    Le parallèle entre Alexandre et Hitler me semble un peu trop restrictif. Alexandre a lancé sa conquête dans un monde barbare pour unifier des peuples en vue d'une harmonie que lui avaient enseignée ses précepteurs grecs, Aristote en particulier. Hitler en revanche mené ses conquêtes dans un monde civilisé en vue de l'asservissement de l'humanité à la caricature d'un peuple : une prétendue race supérieure.
    J'y vois une différence considérable.
    Philippe LAUWICK
  • Louis Tainturier
    Le 16 Janvier 2005 à 21 h 06 min
    Je crois que le seul reproche qu' on puisse faire à ce film concerne le côté pour ainsi dire anecdotique du sujet traité : Les derniers jours de Hitler.( Le livre éponyme et très documenté de Joachim Fest montre combien le cinéaste s' en est inspiré, aux situations, réflexions et dialogues près, tant de Hitler que de son entourage. Par contre il fait peu mention de Traudl Junge sa jeune secrétaire, admirablement interprétée par la lumineuse Alexandra Maria Lara. Son livre a été traduit en anglais et sortira probablement d' ici peu en français. Elle a aussi apporté son témoignage à la fin de sa vie dans un film dont il existe une version DVD sous-titrée en français. )
    Anecdotique, je veux dire pour enfoncer le clou et prendre à revers les trop fameux " détails de l' Histoire " de triste mémoire de le Pen alors qu' il parlait des camps d' extermination, que là pour le coup, la fin du Führer peut être considérée un détail de l ' Histoire : Après tout, on connaît depuis longtemps ces suicides collectifs dans le bunker, quel intérêt de faire un film de 2h30, le Mal a déjà fait son oeuvre dans l' Allemagne nazie et au dehors, que la Bête meure un point c' est tout ! ( La scène du meurtre de ses enfants par la femme de Goebbels est abominablement interminable et d' un voyeurisme discutable. )
    Ce film est néanmoins remarquable, essentiellement de par la perception qu' a la jeune Junge de Hitler. La Belle et la Bête, le Bien et le Mal. Wim Wenders a d' ailleurs réagi très violemment par rapport à ce film ( et au fait que Bruno Ganz ait accepté le rôle ), en disant en effet qu' à partir du moment ou la secrétaire est choisie et embauchée par le Führer, le spectateur est pris au piège et ne verra plus le reste du film qu' au tavers du regard de Traudl. On sait par ailleurs combien cette jeune femme, une fois devenue adulte, dit avoir été aveuglée par son jeune âge. Elle nous dit en personne et alors qu' elle est âgée à la fin du film la douloureuse conscience qu' elle peut avoir de ne pas avoir reconnu la Bête, elle nous dit que sa jeunesse ne constituait pas une excuse. Une jeune fille de 22 ans comme elle, opposante au nazisme, avait été décapitée alors que de son côté elle prenait ses fonctions de secrétaire particulière de Hitler. Il faut lire également le livre de Sebastian Haffner " Histoire d' une Allemand ", ayant vécu la montée du nazisme avec les Jeunesses hitlériennes, qui a fini par prendre conscience de l' horreur et a fui son pays. Beaucoup de choses à dire sur ce film, en particulier les relations troubles entre Hitler et Speer, l'architecte du nazisme, celui qui fait rêver le dictateur avec ses plans oniriques de Berlin, cette coupole monumentale qui devait faire 300 mètres de haut... Hitler le peintre raté qui ne peut s' empêcher de parler de Speer comme d' un " Arrrtist ! " qui n' a pas le sens des réalités. Cette volonté d' entraîner enfin dans sa chute tous les autres avec lui, comme il est habituel chez les grands paranoïaques, tout son peuple, son pays et le monde entier s' il le pouvait. Il est bien trop facile de se dire qu' Hitler était fou, n' avait rien d' humain, était un monstre... Hitler était bien un homme qu' on le veuille ou non, voilà la vérité, et ceux qui l'ont suivi l' étaient aussi. Oui en effet, ils en sont arrivés à commettre de telles atrocités, ne nous voilons pas la face : L' Homme est Ange et Démon, et ce depuis la nuit des temps, à nous de ne surtout pas l'oublier. Ce 21ème siècle débutant est là pour nous le rappeler, avec entre autres ces scènes d' humiliation, d' assassinats et de décapitations commis par les extrémistes islamiques en Irak, livrées en ligne sur internet.
    Louis Tainturier

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Bonjour, vous avez pris le temps de me lire et me répondre.
Je tenais à vous remercier de cette forme d'engagement.
Rien que de m´apporter une réponse montre que nous partageons une passion, celle de notre pays. Pour ma part , je suis partisan du dialogue et, je vous remercie de l'avoir entamé avec moi.

Bien cordialement.
Alain Juppé
Alain Juppé 2017
5 ans pour l'emploi
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