Belle phrase de R. Aron, trouvée dans “Commentaire”:
“On aurait tort de tenir pour définitivement acquis le fait de la déraison humaine.”
Il faut donc encore et toujours… espérer.
C’est sans doute, aussi, la leçon du film que nous avons vu hier soir: “Joyeux Noël” qui met en images (superbes) un épisode de fraternisation entre combattants français, écossais et allemands, le soir de Noël, au milieu de l’enfer des tranchées.
Mais il faut avoir l’espérance chevillée au corps: la scène se passe en décembre 1914; elle sera suivie de quatre longues et meurtrières années de guerre
29/12/05
Je ne pourrai répondre personnellement à toutes celles et à tous ceux, si nombreux, qui me souhaitent une bonne année 2006.
Qu’ils me le pardonnent.
Qu’ils sachent que les voeux de chacune et de chacun, y compris quand ils viennent d’inconnus, me touchent profondément.
C’est donc ici, sur mon blog-notes, que je formulerai mes propres voeux.
Voeux personnels d’abord.
Bonheur, épanouissement, réussite… beaucoup, qui ont la chance d’en avoir une, les trouveront dans leur famille; je mesure, en m’y ressourçant, l’équilibre et la force que donne le lien familial.
Pour d’autres, ce sera l’amitié, source de joies et de partages si mystérieusement durables.
Pour d’autres encore, hélas! nombreux, ne reste que la solitude… Que 2006 fasse reculer leur solitude. Chacun d’entre nous peut y contribuer, par un geste souvent modeste.
Voeux collectifs?
Je souhaite de tout coeur qu’en 2006, la France sorte de la dépression nerveuse où elle s’est enfoncée depuis des
mois.
Pour combattre la déprime, il nous faudra de la lucidité: c’est vrai, tout ne va pas bien chez nous, et des changements profonds sont nécessaires.
Mais la lucidité sans confiance en soi est stérile. Nous avons, dans nos mains, tous les atouts pour réussir ces changements. Il faut y croire!
Et puis, nous avons aussi besoin de renouer avec l’esprit de modération, ce que j’appellerai le sens de l’ombre et de la lumière.
Je suis sidéré par le goût que nous développons, ces temps-ci, pour l’outrance, la caricature, la déraison.
Prenez l’exemple du débat sur le passé colonial de la France. Mission civilisatrice pour les uns. Abomination, domination, exploitation, aliénation, esclavage pour les autres.. A-t-on entendu une seule voix dire que le bilan est tout simplement… contrasté?
Même scénario de l’outrance pour Austerlitz: culte pour les uns, honte pour les autres. Napoléon, héros révolutionnaire ou tyran sanguinaire? La controverse est vieille de deux siècles et chaque camp a de bons arguments. Bien des films ou des livres nous ont fait entendre le râle des agonisants sur les champs de bataille de l’Empire. Mais il y a le Code civil, l’Université, les bases de notre organisation administrative, si solides que nous avons, encore aujourd’hui, du mal à les faire bouger.
Allons-nous, dès lors, déboulonner toutes nos statues, et pourquoi pas, par exemple, celle de Louis XIV qui, pendant son très long règne, fit la guerre 33 ans? Et pas toujours des guerres en dentelle, comme celle dite de Neuf ans, qui commença par la dévastation du Palatinat et le mise à sac des villes de Mannheim et d’Heidelberg? Faut-il, pour autant, passer par pertes et profits le “Grand Siècle” qui vit aussi l’apogée du classicisme français et l’un des plus extraordinaires épanouissements de nos arts et de nos lettres?
Plus près de nous, les hommes politiques portent leur part de responsabilité dans le développement de cette culture de l’exagération, si étrangère, quand on y réfléchit, à l’esprit français.
Nous nous faisons plaisir parfois en vilipendant tout ce qui a été fait avant nous, même quand nous y avons participé. Il paraît que depuis vingt ans, nous avons eu “tout faux”.
Pour ma part, je ne crois pas à la vertu des révolutions en politique.
Je crois à la nécessité des changements, parfois drastiques, mais dans le respect de l’oeuvre accomplie par ceux qui nous ont précédés.
Les grands peuples ne renient pas leur histoire; ils l’assument, avec ses zones d’ombre et de lumière, pour la dépasser et se dépasser.
Sens de la mesure, goût de l’équilibre, juste appréciation de l’ombre et de la lumière, tout cela s’appelait naguère tout simplement Raison.
Je souhaite à la France, en 2006, une année de Raison.
25/12/05
Première vraie tempête de neige à Montréal.
Pelle en main, je m’initie à la technique du déneigement. Ca réchauffe!
J’espère que l’avion d’Air France ne nous fera pas faux bon ce soir. J’ai besoin d’embrasser grands enfants et petits-enfants avant Noël…
Pour le dernier cours du semestre, à Gatineau comme à Montréal, mes étudiants m’ont organisé un petit moment amical et festif. Ce geste, auquel je ne m’attendais pas, m’a touché. Il est vrai qu’au fil des séances, une relation de sympathie et d’intérêt mutuels s’est créée. J’espère leur avoir fait un peu partager le fruit de mon expérience. Eux, en tout cas, m’ont apporté leur qualité d’attention, leur curiosité, leur volonté de s’impliquer et de participer. On aurait bien continué ensemble…
15/12/05
Une lueur d’espoir en Colombie: le gouvernement aurait accepté la proposition de la France, de la Suisse et de l’Espagne de créer une zone démilitarisée sous contrôle international afin de négocier un échange humanitaire de prisonniers avec les Forces Armées Révolutionnaires (FARC) qui détiennent notamment Ingrid Betancourt depuis trois ans.
Je me souviens très bien de l’entretien que j’avais eu à Bordeaux avec la jeune femme qui s’apprêtait à se lancer dans la campagne électorale colombienne. Sa jeunesse, son enthousiasme, sa force de conviction m’avaient rempli d’admiration. Je souhaite de tout coeur qu’elle retrouve le plus tôt possible la liberté au nom de laquelle elle s’est battue.
14/12/05
Les cours ont repris à l’ENAP, après l’incendie qui a ravagé plusieurs étages de l’immeuble de la rue Henri-Julien. Nous sommes provisoirement intallés dans des locaux de l’Ecole de Technologie Supérieure, rue Notre-Dame. Je m’y rends cet après-midi pour la première fois, afin d’y achever mes cours du premier semestre.
J’ai été très impressionné par le professionnalisme de toute l’équipe administrative de l’ENAP, son sang-froid et son efficacité. Le transfert a été si bien organisé que les étudiants ne subiront, je pense, aucun préjudice dans le déroulement de leurs études . C’était l’essentiel.
14/12/05
Grâce à l’obligeance de Nelly Olin, notre ministre de l’Ecologie et du Développement durable, et avec l’aide de notre Ambassade, j’ai pu participer, tout au long de la journée, aux travaux de la Conférence de Montréal sur les changements climatiques.
Ce matin, les ministres de l’Environnement se sont succédé à la tribune. J’ai retenu, entre autres, le discours de la ministre brésilienne qui exposait les efforts de son pays pour, sinon arrêter, du moins encadrer la déforestation en Amazonie.
Cet après-midi, la France organisait un “événément parallèle”, pour reprendre la terminologie officielle, consacré aux initiatives des autorités politiques locales. Adrien Zeller, président du conseil régional d’Alsace, a parlé avec enthousiasme de ce que fait sa région pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre.
Un représentant de l’ADEME (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie) a présenté les “bilans carbone” que son institution propose aux entreprises et aux collectivités pour les aider à mieux connaître l’impact de leurs activités sur l’environnement.
Une représentante d’EDF a évoqué le “Groupe Action CO2″ qui intervient pour améliorer le bilan énergétique des constructions modernes etc…
Bref, il se passe des tas de choses.
Parmi beaucoup d’expériences ou d’initiatives, j’ai retenu la réhabilitation du bois comme source d’énergie moderne et renouvelable. La Région Alsace qui bénéficie de la proximité d’un grand massif forestier, est en train d’équiper tous ses lycées de chaudières au bois. (Au passage, je me dis que l’Aquitaine aussi a des ressources forestières considérables…)
Le Fonds Français pour l’Environnement Mondial finance, en Lituanie, un projet pilote qui développe toute la filère bois, de l’arbre à la chaudière… On encourage dans ce cadre la plantation d’arbres à croissance rapide, ce qui permet une gestion optimale de la ressource.
Tout cela suffira-t-il? De quoi va accoucher la Conférence de Montréal?
Un premier résultat, que la présidence canadienne a qualifié d’historique, semble acquis: les signataires du Protocole de Kyoto ont adopté les règles d’application de ce Protocole pour la période 2008-2012. Les pays développés (dont la France et ses partenaires de l’Union Européenne) se sont engagés à tenir leurs objectifs de réduction de gaz à effet de serre.
Mais au delà?
Il semble qu’aucun accord ne se dessine pour poursuivre et amplifier l’effort après 2012, comme c’est impératif.
Les raisons du blocage sont nombreuses.
Les pays en développement ne veulent toujours pas accepter de contraintes suceptibles de freiner leur croissance économique.
Et sutout les Etats-Unis, premier émetteur mondial de gaz à effet de serre (25% des émissions mondiales) ne veulent se plier à aucune régulation internationale, malgré les propos conciliants que le Président Bush avait tenus au G8 de juillet dernier.
Le Premier Ministre canadien, Paul Martin, s’est fait ovationner hier par les participants à la Conférence, quand il a adjuré les Etats-Unis de faire preuve de solidarité.
Peine perdue apparemment, même si l’opinion publique américaine évolue dans le bon sens : un quart des Sénateurs ont signé une pétition demandant au Président Bush de s’associer aux efforts de tous; beaucoup de villes américaines et certains Etats, comme la Californie, mettent en oeuvre des plans de réduction de leurs émissions de carbone. Mais l’Administration reste inflexible. Comment un gouvernement peut-il ainsi s’isoler du reste de la communauté internationale? Un pays, quelle que soit sa puissance, peut-il longtemps faire cavalier seul quand il s’agit de la sauvegarde de la Terre?
Dernière réflexion: j’ai été frappé de voir combien les modalités d’organisation et de déroulement de cette Conférence révèlent une véritable révolution dans la vie internationale: les partenaires non-gouvernementaux (ONG, entreprises…) tiennent, dans les débats, autant voire plus de place que les acteurs gouvernementaux. Une nouvelle gouvernance mondiale émerge peu à peu.
08/12/05
Ce matin, dans ma voiture, sur la route Ottawa-Montréal… J’écoute les nouvelles.
Soudain, stupeur! On annonce que, depuis les premières heures du jour, un incendie ravage l’immeuble de la rue Henri-Julien où est installée l’ENAP (ainsi que le Conservatoire de musique).
Je trouve hélas! en arrivant chez moi confirmation de l’information dans mes courriels.
Je me rends sur place pour constater l’ampleur des dégâts. La vision du dernier étage, quasiment carbonisé (l’incendie s’est déclaré sur le toit, à l’occasion de travaux de soudure), est poignante. Tout l’immeuble est comme enchassé dans un voile de glace: l’eau déversée par les pompiers a gelé.
Je rencontre dans la rue des collègues qui conservaient leurs documents de cours ou de recherche dans leurs bureaux et qui craignent d’avoir perdu leurs travaux.
Je pense au personnel administratif de l’Ecole qui forme une équipe si sympathique et qui se retrouve à la rue.
Je pense aux étudiants qui n’ont pas encore achevé leur premier semestre d’études. Il me reste par exemple deux cours à donner et plusieurs exposés oraux à entendre.
Heureusement la direction de l’Ecole est très active et nous fait savoir qu’elle a déjà trouvé des locaux provisoires de remplacement.
Tout le monde va y mettre le maximum de bonne volonté.
7/12/05
Je vais essayer de le dire avec le plus de gentillesse possible (puisque ma dernière réaction sur le même sujet a paru “sèche”…) : tant que je suis au Québec, c’est-à-dire jusqu’à l’été 2006, je ne souhaite pas prendre position ni faire de commentaires sur la vie politique intérieure française.
Je continuerai certes à donner mon opinion sur les grands sujets qui intéressent l’avenir de la France et de la planète.
Mais je ne veux me mêler en aucune manière de la compétition des hommes et des femmes politiques, qui est par ailleurs tout à fait normale.
L’échéance du 6 décembre ne change rien à ma détermination.
Le moment venu, je dirai ce que je pense.
Mais d’ici là, beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts de Paris, (et de Bordeaux), beaucoup de neige sera tombée sur le Mont Royal.
05/12/05
Passionnante discussion, hier soir, avec deux amis québécois à qui j’avais demandé de m’expliquer la politique d’immigration de leur pays.
Je ne peux entrer ici dans tous les détails et, notamment, dans le partage des compétences entre Ottawa et Québec.
Je retiens deux points essentiels, en espérant ne pas dire d’inexactitude:
1) le Québec choisit ses immigrants.
Dans la limite d’un nombre global fixé périodiquement, le choix se fait, non pas par l’application de quotas géographiques ou encore moins ethniques, mais grâce à une “grille” de sélection qui comporte plusieurs critères: -la langue (le français en priorité)
- l’âge (plutôt des jeunes que des seniors, pour ne pas trop peser sur l’assurance-maladie)
- la présence d’enfants (on préfère les familles , pour des raisons démographiques)
- la qualification et l’expérience professionnelle (les exigences, en ce domaine, sont élevées, au point qu’on constate aujourd’hui une certaine sur-qualification des personnes issues de l’immigration et qu’on envisage d’assouplir ce critère).
On est évidemment aux antipodes de ce qui se passe en France où nous sommes, depuis 30 ans (date de la suspension de l’immigration “économique”) des adeptes de l’immigration “subie”. Heureusement,notre gouvernement essaie aujourd’hui de changer les choses.
Le système canado-québecois est d’autant plus efficace que l’immigration “économique”, ainsi organisée, représente 60% de la totalité du flux migratoire (25% pour le regroupement familial et 15% pour l’asile politique)
2) Le Québec accompagne les nouveaux arrivants.
Le dispositif d’accueil et d’accompagnement est impressionnant.
Les immigrants francophones sont immédiatement pris en charge, s’ils le souhaitent, par les services officiels qui leur proposent une information en plusieurs volets: premières démarches d’installation; réalités socio-économiques du Québec; aide à la recherche d’emploi. 80% des nouveaux immigrants “économiques” suivent ce parcours.
Aux non-francophones , après un entretien individuel, il est offert 33 semaines de formation linguistique, à raison de 30 heures par semaine, le tout gratuitement, avec, en supplément, une aide financière pour ceux dont le revenu n’est pas suffisant.
Depuis quelques mois, nous avons mis en place, en France, le “contrat d’accueil et d’intégration”, qui répond à la même préoccupation.
Il faut souligner qu’au Québec, la mise en oeuvre est largement déléguée au secteur associatif et éducatif.
Certes, les conditions propres au Québec sont fort différentes des nôtres: pour des raisons géographiques aisément compréhensibles, la pression de l’immigration illégale est ici beaucoup moins forte qu’en Europe.
Et tout n’est pas idyllique! Les discriminations à l’emploi existent; les taux de chômage des nouveaux arrivants est, pendant les trois premières années, très supérieur à celui des citoyns canadiens. Puis l’écart se resserre avec le temps.
Il y a des quartiers où se concentrent des populations de même origine géographique; mais la mobilité sociale y est forte et permet d’éviter les tensions excessives.
Je le répète: les situations sont trop différentes pour chercher à imiter. Mais les comparaisons n’en sont pas moins enrichissantes.
Par hasard, je tombe sur un bouquin que j’ai amené de France. Son auteur a été l’un de nos plus grands démographes et économistes, et j’ai toujours admiré son intelligence et sa lucidité. Il s’agit d’Alfred Sauvy et voici ce qu’il écrivait, en 1987, dans un livre intitulé L’Europe submergée:
“N’ayez pas peur de la bombe, le péril vient d’ailleurs: bientôt le contraste entre un jeune Sud débordant de vitalité et une Europe vieillissante sera insupportable. Inéluctablement alors, le Sud débordera vers le Nord, tandis que l’Europe, ce “petit cap de l’Asie”, déclinera peu à peu.”
Malgré toute l’admiration que je porte à A. Sauvy, je crois que rien n’est inéluctable. Nous pouvons encore insuffler un nouveau dynamisme à l’Europe et éradiquer la pauvreté en Afrique. Mais il est moins cinq. Le temps du sursaut est venu.
2/12/05