Alain Juppé : Bonjour, Jean-Michel Aphatie.
François Fillon a confirmé, hier, devant les maires de France la réforme de la taxe professionnelle. Elle vous inquiétait, il y a quelques jours. Toujours inquiet ?
En partie. J’ai trouvé que le Premier ministre avait été courageux. Il a affronté la fronde des maires, comme l’a dit tout à l’heure Alain Duhamel.
Courtoise, en tout cas !
Au début un peu chahuté, à la fin courtoise ; mais les maires sont courtois, de façon générale. Il faut bien voir d’où on vient. Le premier état de la réforme était franchement inacceptable. Un seul point que j’aimerais souligner. Il était prévu que la dotation que l’Etat se proposait de verser aux collectivités locales pour compenser la perte de ressources fiscales, était dégressif chaque année. Et c’est là que j’ai dit que, voilà…
On se moquait du monde !
Oui. J’ai utilisé une formule un peu forte, mais je n’ai pas été le seul à le faire.
Vous avez le droit !
Et depuis, les choses ont évolué. L’Assemblée nationale a amélioré le texte en augmentant, en particulier, la part de ressources fiscales propres qui reviennent à ce qu’on appelle le bloc communal ; et le sénat s’empare du dossier et je pense qu’il va encore améliorer les choses.
Donc, les recettes des communes sont garanties, d’après vous. Il y a moins de problèmes ? Plus de problèmes ?
Pas totalement garanties, je le répète. Prenons l’exemple de la communauté urbaine de Bordeaux dont je suis premier vice-président qui tire une grande partie de ses ressources de la taxe professionnelle ; dans l’état initial de la réforme, elle perdait 40% de ses ressources. Aujourd’hui, c’est un peu moins ; mais c’est encore 30% environ. Donc tout le problème est de savoir comment la dotation de compensation va évoluer ; et avec l’Etat, on sait comment ça commence, on ne sait pas comment ça finit. Ou plus exactement, on sait comment ça finit, c’est-à-dire toujours un peu moins. Et c’est là que nous voulons des garanties parce qu’on ne peut pas nous demander d’investir comme nous le faisons, de faire des tramways, de faire des stations d’épuration moderne, de construire du logement social et nous couper les vivres. C’est ça qui n’est pas acceptable.
Les garanties, ce matin, Alain Juppé, vous estimez plutôt ne pas les avoir encore ?
Pas totalement, et je fais confiance au sénat où la sensibilité locale est très forte. Pour améliorer encore le texte, il faut notamment ..
En l’état actuel, si vous étiez sénateur, vous ne voteriez pas le texte, Alain Juppé ?
Je proposerais des amendements pour l’améliorer.
Donc, vous ne voteriez pas en l’état actuel ?
En l’état actuel, je pense qu’il n’est pas totalement acceptable encore. Il y a aussi un problème très sensible pour les élus locaux, c’est de rétablir un lien entre le nouvel impôt puisqu’il y aura un nouvel impôt, assis en partie sur les valeurs foncières et en partie, sur la valeur ajoutée. Que ce nouvel impôt garde un lien avec les territoires, sinon nos communes qui se battent aujourd’hui pour attirer des entreprises, eh bien ne seront plus motivées pour le faire et tout le monde y perdra.
Ce qui est frappant dans cette histoire, vous êtes un ancien Premier ministre Alain Juppé, ce sont vos amis qui gouvernent, vous avez du mal, vous mais d’autres, à vous faire entendre, comprendre du gouvernement et du Président de la République.
Pas tout à fait. Pas tout à fait puisque les choses évoluent. Alors cette réforme…
Mais difficilement !
… Cette réforme n’a pas été, c’est vrai, suffisamment bien préparée, eh bien c’est le mérite du débat parlementaire que d’améliorer les choses.
Elle n’a pas été bien préparée, donc ça révèle quoi ? Le Président va trop vite ? Le gouvernement va trop vite ?
Ah écoutez, je ne vais pas porter de jugement ; moi je soutiens l’action du Président de la République et du gouvernement. Donc, je trouve que les Socialistes en font des tonnes, franchement … ils n’ont pas beaucoup de choses à dire et donc, ils utilisent à des fins politiciennes, évidemment, tout ce débat en remontant les pendules des maires et en caricaturant la politique gouvernementale. Il n’est pas question notamment de recentraliser. Est-ce qu’il faut une réforme ou pas ? C’est bien la question quand même.
Tout le monde dit que “oui”, y compris l’Opposition.
Même monsieur Delanoë, et c’est toujours là que le bât blesse. Quand on passe à l’acte, à ce moment-là, plus personne n’est d’accord. Vous savez quelle est la situation, aujourd’hui ? Moi je la vis quotidiennement. Nous avons le record du monde du nombre de communes en fonction de la population : 36.000. On a rajouté la couche de ce qu’on appelle l’inter-communalité ; puis, on a cent départements ; une vingtaine de régions ; l’Etat : l’Etat local et l’Etat central ; et l’Europe. C’est invivable. Ca coûte cher et c’est très long à faire avancer. Donc, il faut simplifier et il faut clarifier les compétences.
Je vais vous poser la question de la méthode parce qu’évidemment, on est surpris que vous ayez autant du mal à vous entendre. Nicolas Sarkozy disait, il y a quelques mois : ceux qui me disent que j’engage trop de réformes en même temps, je pense qu’ils n’ont vraiment rien compris. Vous avez compris, vous ?
J’ai dit au Président à un certain moment que l’accumulation des réformes donnait un peu le tournis. Voilà. Je ne sais pas s’il m’a entendu.
Qu’est-ce que vous pensez de la réforme des collectivités territoriales, et notamment pour se centrer sur un point puisque visiblement, lui aussi fait débat : la désignation des futurs conseillers territoriaux par des scrutins uni-nominaux à un tour, ce qui ne correspond pas tout à fait à ce que nous avons connu jusqu’ici ?
Quel était l’objectif de la réforme ? Il faut toujours en revenir là : simplifier ; et en fait, s’orienter vers deux grands niveaux d’administration : le bloc communal et inter-communal et le bloc région-département. On ne peut pas supprimer le département parce que jamais le sénat n’ira dans cette direction ; d’où l’idée de faire une sorte d’union personnelle entre les conseillers généraux et les conseillers régionaux pour favoriser des évolutions futures. Je pense que c’est une bonne idée. Et donc, moi je soutiens la réforme des conseillers territoriaux.
Comment désigne-t-on les conseillers territoriaux ?
A partir de là, il y a le mode de scrutin. L’idée d’avoir une partie au scrutin uni-nominal dans des circonscriptions à revoir parce qu’aujourd’hui, le système est terriblement injuste. Dans un département comme le mien, vous avez des cantons et donc des conseillers généraux qui représentent 50.000 habitants et d’autres, 2.000, c’est-à-dire anticonstitutionnel. Si le conseil constitutionnel s’était prononcé sur ce problème, il l’aurait censuré. Donc, il faut revoir cela. Ce qui fait problème à mon avis, c’est le scrutin uni-nominal à un tour qui n’est pas dans les traditions françaises ; et là, il y aura sans doute un débat.
Vous ne souhaitez pas que ce scrutin à un tour voit le jour ?
Je demande à y réfléchir et à discuter. Il faut confronter les points de vue.
Quand vous demandez à y réfléchir, ça veut dire que vous n’êtes pas d’accord ?
Non. Non. Je demande à y réfléchir. Ne tirez pas mon point de vue d’un côté plutôt que de l’autre.
D’accord.
Je pense aussi que dans cette réforme des collectivités territoriales, il y a tout ce qui concerne le bloc communal, et qui va bien, et puis il y a les métropoles. Et là, on est un peu dans le flou artistique. Beaucoup de choses mériteraient d’être précisées dans le débat là encore.
Vendredi à Bordeaux, vous avez déjeuné avec Jacques Chirac qui va venir signer son livre si j’ai bien compris ?
Oui, j’en suis très heureux. Il me l’a envoyé avec une gentillesse dédicace, et il vient dans notre grande librairie Mollat pour le signer.
Que pensez-vous de son renvoi devant le tribunal correctionnel pour l’affaire des emplois fictifs ?
Vous comprendrez que là-dessus, je me mette un boeuf sur la langue.
Pourquoi ?
Parce que je n’ai pas l’envie de me prononcer sur des procédures judiciaires que j’ai moi-même connues.
C’est douloureux encore pour vous ?
Oui.
Et c’est pour ça que vous ne voulez pas en parler ?
Oui.
Demain, vous allez parler du Grand Emprunt ?
Oui, nous allons remettre notre rapport au Président de la République…
Avec Michel Rocard…
… On a beaucoup travaillé. Ca a été une commission qui a très, très bien fonctionné et en écoutant, ce matin, vos commentaires sur RTL, je me disais qu’on était dans la bonne direction. Voyez, ce qui se passe entre les Etats-Unis et la Chine. Ils investissent massivement dans les véhicules du futur et dans les énergies nouvelles, notamment la capture du carbone. C’est très exactement ce que nous proposons pour la France et pour l’Europe.
Juste une question, sans déflorer le rapport : vous préconisez de faire appel à l’épargne des Particuliers ?
Non, d’abord, nous avons dit dès le départ que ce n’était pas notre problème. Nous ce qu’on a voulu faire, c’est essayer d’identifier les dépenses utiles ; et d’ailleurs, nous avons intitulé notre rapport non pas “emprunter” mais “investir”. Le problème c’est pas d’emprunter, le problème c’est d’investir ; et ensuite, il appartient au gouvernement de voir comment il finance ce programme d’investissement que nous avons chiffré à 35 milliards d’euros, ce qui est une somme très substantielle.
Vous confirmez que dans le rapport, c’est 35 milliards d’euros ?
C’est 35 milliards et qui auront un effet de levier puisque nous souhaitons que des fonds privés viennent abonder les fonds d’Etat ; et donc c’est un ensemble d’investissements qui peut atteindre 60 milliards, c’est tout à fait considérable.
Une question qui m’amuse : vous avez dirigé l’UMP. Et aujourd’hui, l’UMP est associée au PC chinois par un mémorandum.
Ecoutez, moi j’ai fait un voyage en Chine quand j’étais président du RPR et j’avais été invité comme parti frère du PC chinois. Vous voyez, je n’aurais peut-être pas signé un texte ; mais enfin, il faut parler aux Chinois.
Alain Juppé, frère du PC chinois, était l’invité de RTL ce matin. Bonne journée.
Auteur : Jean-Michel Aphatie
Premiers commentaires médiatiques et politiques sur le rapport de la commission Juppé-Rocard.
Comme d’hab, on commente avant de savoir, puisque le rapport n’est pas encore imprimé et qu’il ne sera remis à son destinataire, le Président de la République, que la semaine prochaine! Mais il faut savoir et juger avant les autres. D’où viennent les fuites? Question naïve…
Je lis aussi que sur certains points, par exemple les infrastructures de transport, c’est la thèse Rocard qui l’aurait emporté. Petit jeu habituel, là encore. Et dérisoire. D’abord parce que c’est faux. J’ai plaidé, c’est vrai, pour les infrastructures ferroviaires et Michel Rocard pour le canal Seine/Nord. La commission n’a retenu ni l’un ni les autres. Mais surtout, le commentaire est complètement à côté de la plaque: nous n’avons pas travaillé avec l’idée de créer des rapports de force entre nous, mais au contraire de chercher le consensus et de faire prévaloir l’intérêt général. Et nous y avons réussi.
La controverse va tourner, tourne déjà autour du montant de l’emprunt. La commssion a-t-elle été timide ou réaliste? Au risque de surprendre, je voudrais souligner que nous ne proposons pas d’emprunter, mais d’investir. Le chiffre de 35 milliards qui est avancé n’est pas un montant d’emprunt mais un montant d’investissement. Nous nous sommes demandés quels sont les investissements stratégiques pour le développement durable et responsable de notre pays qui ne sont financés actuellement ni par l’Etat ni par le secteur privé. Ce qui justifie donc un programme d’investissement public exceptionnel, en une fois, non renouvelable. La question de savoir comment ce programme est financé (par un emprunt d’un montant égal ou par d’autres moyens, notamment la réutilisation des prêts que l’Etat a déjà fait aux banques et que certaines viennent de lui rembourser) est seconde. Elle sera tranchée par le Président et le gouvernement.
Je comprends que cette manière d’aborder notre mission : investir plutôt qu’emprunter, prenne certains à contrepied. Mais c’est la démarche de la commission et je la trouve pertinente.
A bientôt pour d’autres précisions quand le rapport aura été déposé.
9 novembre ou quelques jours plus tard ? Quelle affaire !
Les personnes qui m’accompagnaient sont formelles: c’était le 9.
Dans la “Tentation de Venise” qui remonte à 1993, je parle du 16. Je ne me suis pas depuis replongé dans mes agendas de l’époque. Ce qui est sûr, c’est que j’ai bien vécu sur place ces instants extraordinaires, exactement comme je les ai décrits.
Et ce qui me sidère une fois encore, c’est l’extrême violence de certaines réactions. Regardez les messages que j’ai mis en ligne. Il y a décidément quelque chose de déréglé, quand on ne sait plus faire la distinction entre l’essentiel et l’accessoire!
Année extraordinaire, en effet!
En avril, j’étais à Berlin, en tournée pour les élections européennes. Je me souviens d’avoir déposé, avec l’Ambassadeur de France, une gerbe de fleurs au pied du mur, à la mémoire d’un jeune allemand de l’Est récemment abattu par la police de la RDA (République démocratique (!) d’Allemagne) alors qu’il tentait de franchir le mur. En 1989, on mourait encore Berlin pour la liberté.
En novembre, j’étais de nouveau à Berlin, avec ma petite équipe du RPR, dont Nicolas Sarkozy. Le 9 au soir (ou quelques jours plus tard, ma mémoire est imprécise sur la date exacte), il gelait à pierre fendre. Nous avons franchi le mur à Check Point Charlie… Sans contrôle cette fois. Sur la place de Brandebourg, nous avons rencontré un jeune soldat qui montait sa garde en battant la semelle. Son visage était ensoleillé d’un grand sourire. Je lui ai demandé pourquoi. “Demain, je passe à l’Ouest pour la première fois de ma vie”, m’a-t-il répondu, heureux.
En repassant le mur pour revenir à l’Ouest, nous avons entendu des coups de marteau. Nous sommes descendus de notre mini-bus et nous avons trouvé toute une famille, le père, la mère et deux jeunes enfants, en train de détacher des morceaux de mur à coups de marteau. Ils venaient de Hambourg, et, là encore le soleil était dans leurs yeux; ils nous ont dit: “N’ayez pas peur de nous! N’ayez pas peur de l’Allemagne réunifiée!” Je m’en suis souvenu lorsqu’il a fallu vaincre les hésitations de certains de nos dirigeants devant le processus de réunification que le chancelier Kohl poussait avec l’énergie du visionnaire.
Décembre enfin. Je suis à Budapest, à la tête d’une délégation du RPR invitée par le Forum démocratique hongrois. Son chef, Josef Antall, mène le combat contre ce qui reste du régime communiste. Un soir, il nous invite à participer à un meeting populaire qu’organise son parti sur une grande place de Budapest. Quand nous traversons la foule (des dizaines de milliers de personnes), je suis surpris que personne ne se précipite sur le leader qui va haranguer ses militants. Dès qu’il monte sur la tribune, c’est l’ovation. Je comprends qu’interdit de télévision et de presse, son visage n’est tout simplement pas connu de ses concitoyens. Quelques mois plus tard il sera Premier Ministre de Hongrie.
L’équipe de la télévision française qui nous accompagne à Budapest nous quitte brusquement. De l’autre côté de la frontière, en Roumanie, à Timisoara, la dictature de Ceaucescu est en train de s’effondrer.
Mesurons-nous la chance que nous avons eue de vivre de tels bouleversements? D’assister, de participer à ce que nous attendions depuis plus de 40 ans, la victoire de la liberté sur l’oppression. 20 ans plus tard, nous voici à nouveau blasés ou déçus. Certains anniversaires ont du bon. Ils permettent de raviver le bonheur.
La conférence de Copenhague qui doit traiter le mois prochain du réchauffement climatique et de la stratégie mondiale qu’il faut mettre en oeuvre pour réduire les émissions de gaz à effet de serre ne se présente pas bien. Il reste à peine plus d’un mois pour mobiliser les opinions publiques et faire pression sur nos gouvernements.
Si j’en crois ce que je lis ce soir sur Google, la France va prendre une initiative conjointe avec l’Allemagne, et certains pays émergents dont le Brésil, pour aider les pays en développement à rejoindre les pays riches et à participer au combat commun. par exemple en finançant un plan ambitieux d’équipement en énergie solaire. Le projet figure déjà au menu de l’Union pour la Méditerranée. L’idée est excellente. A suivre.
L’exportation des matériels de guerre a toujours été soumise à une stricte procédure de contrôle. L’autorisation d’exporter n’est délivrée qu’au terme d’une instruction interministérielle, conduite par le secrétariat général de la défense nationale (SGDN). La commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériel de guerre (CIEEMG), que préside le SGDN, et qui regroupe notamment les ministères de la Défense, des Affaires étrangères, des Finances, et de l’Intérieur, émet un avis. Le SGDN signe l’autorisation par délégation du Premier Ministre. En cas de désaccord entre les ministères, l’arbitrage peut remonter au niveau du cabinet du Premier Ministre. 8 OOO dossiers environ sont examinés chaque année
La France applique la convention de l’OCDE sur la lutte contre la corruption d’agents publics étrangers dans les transactions commerciales internationales, signée le 17/11/1997 et entrée en vigueur le 15/02/1999.
Quant aux “rétro-commissions” versées à des personnes, morales ou physiques, françaises, elles ont toujours été prohibées et réprimées. Si, dans l’exercice de mes fonctions, j’en avais eu connaissance, j’aurais évidemment saisi sur le champ la justice. Le cas ne s’est jamais produit.
Je ne vois donc pour ma part aucune objection à la levée du secret défense. Il appartient aux autorités compétentes de notre pays d’apprécier si l’intérêt supérieur de la France peut en souffrir ou non.
Les définitions de la Nation sont nombreuses. Il me semble que celle qu’en a donnée Ernest RENAN, dans sa très belle conférence du 11 mars 1882, reste indépassable. Je retrouve plusieurs citations de ce texte dans mon cours à l’ENAP de Québec:
“L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de coeur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation.”
Ou encore: “L’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses…Aucun citoyen français ne sait s’il est burgonde, alain, wisigoth…”
” Une nation est un principe spirituel, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol.”
Et surtout: “Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment de sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé, elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible: le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie.”
Pour conclure: “Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé. Elles finiront… A l’heure présente, l’existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un maître.”
Tout est dit. A quoi bon relancer un débat?
3 jours denses à Montréal et à Québec.
Bonheur de retrouver des visages amis, et des lieux aimés.
Beaucoup de travail aussi. Pas moins de 5 conférences: devant le nouveau réseau des “Amis de Bordeaux” qui ont accepté de faire la promotion de notre ville à la demande de notre BRA (bureau de recherche et d’accueil des entreprises qui s’implantent à Bordeaux); devant la chambre de commerce française au Canada; devant les lycéens des établissements Marie de France et Stanislas; à l’Ecole nationale d’administration publique où je retrouve mes anciens collègues de 2005/2006 et où je fais connaissance des personnalités chilienne et togolaise qui m’ont succédé dans la chaire de relations internationales; et enfin devant la chambre de commerce de Québec.
Sans oublier les entretiens avec le maire de Montréal et celui de Québec, ainsi que les interviews à Radio Canada ou dans la presse écrite. Il en sort notamment l’idée d’une promotion touristique croisée de Québec à Bordeaux et de Bordeaux à Québec. Rendez-vous lors de la prochaine fête du vin, dont Québec sera l’invitée d’honneur (juin 2010).
Comme souvent, le contact qui m’a le plus marqué est sans doute celui que j’ai eu avec les lycéens et lycéennes, français, québécois et de diverses nationalités, qui étudient à Marie de France et à Stanislas. Ils m’avaient demandé de leur parler de la crise et de son lien avec la mondialisation. J’essaie de les convaincre que la mondialisation est une réalité ambivalente et qu’elle sera, au bout du chemin, ce que nous en ferons. Et je me lance dans un vibrant plaidoyer en faveur du multilatéralisme et de la gouvernance mondiale. En reprenant notamment l’idée d’une “organisation mondiale de l’environnement” lancée en février 2007 par Jacques Chirac, à l’occasion de la conférence internationale “Citoyens de la Terre” dont je présidais le comité d’organisation. Idée relancée par Nicolas Sarkozy en vue de Copenhague. Après la conférence, nous poursuivons la discussion autour d’un pot. Je sens les plus motivés très sceptiques sur les chances du multilatéralisme. “Comment imaginer que des pays aux intérêts divergents finissent par se mettre d’accord?”, m’objectent-ils. Je déploie toute ma force de conviction, pour finir par en appeler au besoin de rêve et même d’utopie. Je les trouve beaucoup plus réalistes… ou résignés (?) que moi.
Reçu samedi matin, à Bordeaux, Louis Schweitzer, président de la HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité). La ville de Bordeaux est la première grande ville à signer une convention avec la HALDE et à s’engager à renforcer les actions qu’elle mène contre les discriminations. Par exemple en formant les cadres de l’administration municipale aux bonnes pratiques de recrutement.
La conférence qu’a donnée Louis Schweitzer à cette occasion m’a paru lumineuse. J’adhère pleinement à sa vision de “l’action positive” qui, contrairement à la “discrimination” dite “positive”, ne vise pas à donner un avantage à une personne en raison de son appartenance à telle ou telle communauté, mais à prendre les moyens de garantir une réelle égalité des chances. Par exemple, ne pas réserver des places à un concours à telle ou telle catégorie de candidats, sur des bases communautaires, mais donner à chacun de vraies chances de réussir le dit concours (il cite les internats d’excellence).
Au total il soutient le modèle républicain à la française, qui, selon lui, pèche non par ses principes mais par ses défaillances d’application. C’est la conclusion à laquelle j’étais arrivé dans mon livre rédigé au retour du Québec (”Lettres d’un voyageur”). Il ajoute que la France, dans le domaine qui est celui de la HALDE, est plutôt bien placée par rapport à ses voisins européens. Sauf en ce qui concerne le regard que nos concitoyens portent sur les chances d’une bonne intégration dans la société française. Décalage habituel entre le “ressenti” et le “réel”.
Je convie Louis Schweitzer à assister à la séance du Conseil municipal des enfants (CM1, CM2) qui se tient à la mairie le même jour. Il leur explique simplement ce que discrimination veut dire. Il est surpris, et admiratif, devant la spontanéité et la maturité des enfants.
Sans être téméraire, je crois pouvoir d’ores et déjà dire que la grande manifestation culturelle qui se déroule en ce moment dans Bordeaux sous le nom d’Evento est un magnifique succès.
En donnant carte blanche à un directeur artistique tel que Didier Faustino, je prenais évidemment un risque: allions-nous réussir à faire entrer la création contemporaine dans les rues de la ville et dans ses quartiers?
Quand j’ai vu samedi la foule se rassembler sur les quais de la Garonne autour de la déjà fameuse passerelle de Kawamata, sur la place de la Comédie devant le Grand-Théâtre, au CAPC (Centre d’art plastique contemporain), partout en ville, mais aussi au coeur de la base sous-marine, j’ai su que le pari était gagné. J’ai vu partout des gens curieux, ouverts, heureux.
Les “retours” sont enthousiastes: la passerelle qui relie la place des Quinconces et la rive de Garonne est plébiscitée; elle est belle et son belvédère au dessus du fleuve offre une vue splendide sur tout le port de la lune. L’exposition “Insiders” au CAPC est colorée, gaie, foisonnante; elle ouvre des perspectives joyeuses sur la ville durable. J’ai beaucoup aimé la projection organisée par le Collectif Berlin sous un chapiteau bulle installé en rive droite: l’image qu’elle donne de Moscou, de la brutalité et de la corruption qui gangrènent la ville , est décapante. Elle m’a rappelé la conversation que j’avais le jour même avec les époux Kabakhov dont on vient d’inaugurer la “maison aux personnages” sur une place de Bordeaux: “Comment expliquez-vous, leur demandais-je, que Staline redevienne populaire en Russie?”. Réponse: “Du temps de l’Union soviétique, nous étions tous égaux dans la pauvreté (sauf la “Nomenklatura” officielle, bien sûr”); personne ne rêvait d’avenir . Aujourd’hui, c’est un terrible fossé qui se creuse entre riches et pauvres, entre ceux qui peuvent tout espérer et ceux qui désespèrent de tout. D’où la nostalgie du bon vieux temps…” Angoissant.
L’un des temps les plus forts d’Evento est, sans conteste, la présentation du cinéaste Amos Gitaï dans la base sous-marine. Les extraits de ses plus grands films se succèdent sur les parois de la base. Dans ce lieu dont l’architecture est extravagante, il est parvenu à créer une atmosphère étrange, à la fois violente et intime, bruyante et mystérieuse. On n’en ressort pas sans un choc émotionnel.
Reste à voir maintenant si l’itinérance des oeuvres à travers les quartiers de la ville et les communes de la communauté urbaine va accrocher l’attention.
En tout cas des dizaines de milliers de personnes ont déjà partagé des moments de découverte, de surprise, d’amusement, d’émotion. Vive Evento!