Blog Notes d'Alain Juppé
19 Janvier 2015
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Continuer à vivre ensemble

Je suis d’un tempérament plutôt optimiste. J’essaie en général de voir le bon côté des choses. Je me dis que tout finit par s’arranger. Je suis porté à faire confiance à la puissance du bon sens et de la raison. Et pourtant, aujourd’hui, je suis inquiet.

Je me demande si nous aurons collectivement la force de surmonter les défis qui nous sont lancés. Certes le mouvement immense qui a soulevé le peuple de France, et ses répercussions en Europe et dans le monde me rassurent. Mais j’en vois bien la fragilité et les ambiguïtés. Nous allons avoir besoin de beaucoup de constance et de détermination.

Nombre de Français autour de nous sont dans la crainte. Nos compatriotes juifs se sentent, à raison, menacés par la multiplication des paroles et des actes racistes et antisémites, au point que certains envisagent de quitter notre sol pour aller s’installer en Israël. S’ils y étaient contraints ou se sentaient contraints, ce serait un terrible échec de notre République qui se montrerait ainsi incapable de garantir la sécurité de ses citoyens.

Mais nos compatriotes musulmans sont eux aussi la cible de menaces ou d’attaques inadmissibles. J’ai dit mon émotion quand j’ai vu, dans un reportage à la télé, un jeune musulman exprimer son désarroi:  » je suis né ici, je suis Français, je n’ai nulle par ailleurs où aller, j’aime mon pays et je veux y vivre en paix », disait-il.

Notre premier devoir, la responsabilité n°1 des pouvoirs publics, c’est de garantir la sécurité des citoyens, de tous les citoyens, et de se donner les moyens de faire respecter l’ordre républicain.

Les moyens juridiques d’abord, ceux que donnent les lois. Peut-être faut-il renforcer l’arsenal législatif en vigueur. Par exemple pour mieux éradiquer des réseaux sociaux la propagande terroriste. Ou pour mieux préserver le sol national du retour de terroristes formés à l’étranger. Mais légiférer dans l’urgence est souvent un moyen de se rassurer à peu de frais. Nous devrions commencer par faire appliquer les lois existantes qui sont nombreuses et pertinentes. Par exemple prendre immédiatement les textes d’application de la loi du 13 novembre 2014 qui met en place l’interdiction de sortie du territoire des ressortissants français projetant de participer à des actes terroristes à l’étranger ainsi que de premières mesures de blocage administratif et de déréférencement des sites djihadistes.

L’essentiel, ce sont les moyens humains et financiers nécessaires à la bonne application des lois. C’est souvent là que le bât blesse. Le Président de la République a eu raison de suspendre la réduction des effectifs de nos armées qui doivent à la fois se battre sur plusieurs théâtres d’opération extérieurs, ce que nos soldats font de manière admirable, et, maintenant, accentuer leur présence sur le territoire national. La police et la gendarmerie qui viennent de faire la preuve de leur courage et de leur professionnalisme doivent avoir les moyens humains et matériels d’assumer les lourdes tâches qui leur incombent souvent au péril de leur vie; ces moyens ne sont pas toujours au niveau requis, comme je le constate dans ma ville où j’ai beaucoup de mal à obtenir la mise en place de « zones de sécurité prioritaires » (ZSP) là où pourtant ce serait nécessaire. Il faut aussi rompre avec l’esprit de la politique pénale menée depuis bientôt 3 ans et qui repose en grande partie sur le constat que le nombre de places décentes en prison est insuffisant et que par conséquent il faut éviter d’incarcérer les délinquants, voire les criminels, en leur infligeant des peines de substitution que l’administration n’a pas les moyens de faire réellement appliquer. La situation dans les prisons existantes dont on sait qu’elles sont devenues de véritables incubateurs de terrorisme doit être rapidement reprise en main. Espérons que les mesures envisagées pour regrouper et isoler les fanatiques y contribueront rapidement.

Le renseignement est l’arme la plus précieuse dans la guerre que nous avons à mener contre le terrorisme. Je dis bien la guerre. Certains mettent en garde contre l’emploi de ce mot. Assez de pudeur de langage! Il faut appeler un chat un chat et guerre  le combat sans pitié que les terroristes livrent à notre pays et aux démocraties  au Moyen-Orient, au Sahel… et maintenant sur le sol national. Comme le Premier Ministre lui-même l’a reconnu, on a découvert, à l’occasion de la récente tragédie qui a endeuillé la France, des failles dans notre dispositif de renseignement. Il faut les combler d’urgence et renforcer encore la coopération existante avec les services européens et américains, mais aussi ceux de certains pays du front, au Maghreb comme en Irak. La guerre est de plus en plus une cyber-guerre; nous devons avoir les moyens de nous protéger des cyber-attaques.

Sécurité donc en absolue priorité. Sécurité des cibles les plus visées, notamment la communauté juive. J’entends la présidente du Front National affirmer qu’en France, la notion de communauté n’a pas sa place. Affligeante confusion entre le communautarisme qui, lui, est évidemment incompatible avec les principes républicains, et les communautés qui sont une réalité humaine respectable, foyers de culture, de solidarité et de partage. Il est vrai que le Front National s’est tristement distingué par ses réticences à participer au mouvement d’unité nationale, et par l’indigence de ses propositions. Obsédé qu’il est par sa croisade anti-européenne, il mise tout sur la sortie de Schengen et la fermeture des frontières, comme si le défi ne venait pas aussi du dedans de nous-mêmes. La communauté juive, décimée par la monstrueuse entreprise de destruction qui l’a frappée et qui porte encore si douloureusement le poids de son histoire tragique, mérite à l’échelle nationale comme dans chacun de nos territoires, notre soutien, notre vigilance, notre affection. Les mesures prises pour la protéger doivent s’inscrire dans la durée.

Je pense à la communauté musulmane, aux musulmans de France qui eux aussi doivent relever de redoutables défis. D’abord la sécurité: elle doit leur être garantie comme à tous les citoyens. Les actes anti-musulmans doivent être réprimés comme tous les actes de racisme. La République a ce devoir vis-à-vis de « ses » musulmans.

Mais en retour les musulmans de France ont des devoirs vis-à-vis de la République. Il nous faut ouvrir ce débat sans passion mais sans hypocrisie.

Premier devoir des citoyens musulmans comme de tous les citoyens: accepter, respecter, faire leurs, dans la pratique quotidienne, les valeurs, les principes, les lois de la République. Je n’en citerai que deux, fondamentaux. N°1: la laïcité qui signifie d’un côté la liberté de pratiquer sa religion (ou de ne pas en avoir) et d’un autre côté la prééminence de la loi civile sur la loi religieuse. Pas de confusion des ordres, le temporel et le spirituel chacun dans sa sphère. Conséquence concrète: la charia, pas plus qu’aucune autre loi religieuse, ne saurait en aucun cas prévaloir sur la loi civile. N°2: l’égalité des droits qui découle de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, donc du bloc de constitutionnalité qui fonde notre démocratie. Et parmi ces droits, l’égalité femmes-hommes. Rien de tout cela n’est négociable.

Deuxième devoir de la communauté musulmane, me semble-t-il : s’organiser, s’institutionnaliser si je puis dire, pour permettre un dialogue constructif avec les pouvoirs publics. C’est le cas des chrétiens, catholiques, protestants ou orthodoxes; c’est le cas des juifs; avec les musulmans, les précédentes tentatives, je pense au conseil français du culte musulman, ont été décevantes. Résultat: il est difficile pour les responsables publics, au niveau local comme au niveau national, de trouver des interlocuteurs légitimes qui peuvent s’engager collectivement. Or les sujets ne manquent pas. Par exemple : comment organiser une formation des imams qui garantisse à la République que les lieux de prière ne se transforment pas en sites de propagande contre la République? Comment assurer un financement transparent des lieux de culte ? Comment enseigner à l’école le fait religieux de manière objective et apaisée, en associant les familles au travail d’éducation de manière à lutter contre les incompréhensions qui mettent parfois nos enseignants en grande difficulté? De ce point de vue, la récente réforme de la politique de la ville vient à contre-temps; elle réduit fortement les moyens d’accompagner les quartiers sensibles où sévit le fléau du chômage des jeunes.

Toutes ces questions et quelques autres sont posées depuis longtemps et nous peinons à y trouver des réponses. Nous n’y parviendrons que si les musulmans, dans leur volonté de s’intégrer harmonieusement dans la communauté nationale qui transcende les communautés particulières, s’organisent pour prendre leur destin en mains.

Derrière toutes ces préoccupations, une question plus profonde, plus existentielle qui peut choquer nos amis musulmans mais que nous ne pouvons pas éluder entre nous parce que, dans une Nation où les citoyens ont le projet de vivre ensemble, elle nous concerne tous : qu’est-ce que l’islam au XXIème siècle ? Comment cette religion millénaire s’inscrit-elle dans son temps ? Veut-elle s’en tenir à la lecture littérale de ses textes sacrés ou bien est-elle prête à les comprendre dans le contexte de l’époque actuelle? D’autres religions ont eu à se poser cette question, à commencer par la mienne, la catholique. Sans doute nos amis musulmans me répondront-ils que c’est leur affaire. Certes. Mais qu’ils veuillent bien admettre qu’entre compatriotes – entre personnes qui partagent la même patrie, si les mots ont un sens- il est légitime d’en parler. Il est légitime que les hommes et les femmes de bonne volonté conjuguent leurs efforts pour faire reculer le fanatisme et l’obscurantisme, et faire avancer l’esprit de modération et des Lumières. C’est pourquoi le dialogue inter-culturel et inter-religieux est la seule issue. Sinon, c’est la méconnaissance, l’incompréhension, la peur et au bout du compte la violence qui nous emporteront vers la catastrophe. J’ai la conviction que le pire n’est pas sûr et que nous allons continuer à nous parler pour vivre ensemble, pour construire, dans le respect de nos différences,  ce que je continuerai à appeler une identité heureuse.

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